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Des découvertes au Proche-Orient éclairent l'histoire biblique

Manuscrits Ashkar - Gilson et Londres

Le voile se lève sur 8 siècles de silence

Notre compréhension des textes hébreux bibliques se heurte à un silence de près de 800 ans. Ce vide documentaire commence brutalement au début du second siècle de notre ère avec les parchemins trouvés dans les grottes de Judée (Murabba’at). Il prend fin aux neuvième et dixième siècles, date des premières superbes Torah connues, rédigées par les Massorètes (codex d’Alep presque complet, le plus ancien, objet d’une grande déférence de Maïmonide qui le consulta à Fustat - le Caire - au XIIe siècle et le codex de Leningrad complet et daté vers 1008).

La disparition des textes hébraïques est à mettre en relation avec la masse de traductions de la Torah à la même époque que ce soit en grec, en latin, en copte ou en syriaque. Cela interroge sur la nature de ces travaux qui occultèrent leur propre source. Il est le témoignage d’une mise à l’écart acharnée des textes juifs de la part de la chrétienté byzantine puis des potentats musulmans.

Émergent de cet immense désert de huit siècles, deux fragments de Torah appartenant manifestement au même rouleau. Les analyses paléographiques et les résultats au carbone 14 ont permis de dater ces documents autour des septième et huitième siècles. Ces pièces rarissimes qui ont traversé l’histoire sont connues depuis longtemps des spécialistes. Elles appartiennent à des contextes modernes différents.

  • Le manuscrit Ashkar-Gilson

    Le premier parchemin est celui de Ashkar-Gilson. Il comporte le passage de l’Exode 13,19 à 16,1. Il a été acheté au Liban par deux docteurs américains dans les années 1970. Après analyse, il a été remis à l’université Duke de Pennsylvanie, où enseignait le spécialiste du Nouveau Testament James Charlesworth. Le fragment étant endommagé, il a fallu une photo infrarouge pour retrouver précisément son contenu. Il possède le fameux passage du Cantique de la Mer de Moïse (Exode 15, 1-28) entonné une fois que le peuple quitta l’Égypte.

  • Le manuscrit de Londres

    Le deuxième manuscrit est détenu par le célèbre collectionneur new-yorkais Loewentheil. Il a été acquis dans une vente aux enchères. Le manuscrit appartenait auparavant à la bibliothèque du collège juif de Londres (MS London 31). Il est de bien meilleure qualité que l’Ashkar-Gilson. Il possède le texte de l’Exode allant de 9,18 à 13,2. Il a le même format que le manuscrit Ashkar-Gilson avec 42 lignes par colonnes, la même écriture soignée, une graphie élaborée et une hauteur de lettres similaires.

    C’est lors du prêt prolongé du manuscrit Ashkar-Gilson au Sanctuaire du Livre à Jérusalem en 2007 que Mordechai Mishor et Edna Engel comprirent que le document était intimement lié au manuscrit détenu à New-York par Loewentheil. Depuis cette époque les deux textes sont sortis du milieu confidentiel des spécialistes de paléographie hébraïque en raison de publications ouvertes vers un public plus large. La surprise a été de découvrir qu’une seule colonne, aujourd’hui disparue, séparait les deux textes.

  • Le premier rouleau de Torah

    À plusieurs égards ce texte recomposé est exceptionnel. Il s’agit tout d’abord du premier fragment conséquent de texte biblique retrouvé depuis les rouleaux du désert de Judée. Par ailleurs, il s’agit ici, fait rare, d’un rouleau de Torah, c’est-à-dire le format utilisé dans les synagogues, destiné à un usage liturgique. Il est important de noter que les premières bibles hébraïques connues, complètes ou presque (codex d’Alep ou de Leningrad) ont été rédigées sous forme de livre et n’ont donc pas le statut privilégié destiné à la liturgie.

    Pour mettre ces textes en perspective, il faut savoir que le premier rouleau de Torah complet retrouvé à ce jour date du XIIIe siècle. Il est conservé en Italie, à l’université de Bologne. Aucun autre rouleau complet avant le XIIIe siècle n’est parvenu jusqu’à nous. Alors que, à titre d’exemple, la première Bible chrétienne complète remonte à près de dix siècles avant. Le codex Vaticanus est daté du quatrième siècle. Certaines parties ont été corrigées au XVe siècle. Le codex Sinaïticus, de la même époque de rédaction, est complet pour la partie consacrée au Nouveau Testament et possède la moitié de son Ancien Testament. Ces deux monuments chrétiens sont rédigés en grec.

    Le texte toraïque recomposé respecte scrupuleusement les règles complexes édictées dans le Talmud, traité Soferim. Ces règles suivies également dans les premiers codices font dire aux scientifiques que nous avons là sous les yeux comme un archétype médiéval de ce qui sera ensuite considéré comme la norme. Sans entrer dans le débat de l’origine du format actuel de la Torah, nous pouvons affirmer que le fragment de rouleau recomposé atteste de l’ancienneté et de l’extrême importance d’un certain nombre de caractéristiques conférant à ce texte son caractère éternel.

  • Le Cantique de la Mer – שירת הים

    Parmi les singularités du document, on note le soin extrême de la rédaction du Chant de la Mer  -chirat hayam- (Exode 15, 1-28) selon un format hors norme. Le texte est écrit en quinconce (voir infra). Le Talmud donne l’image d’une demi-brique sur une brique, ou d’un demi-espace sur un espace, les deux traductions étant possibles. On retrouve exactement le même format avec les mêmes premiers mots de chaque ligne dans les textes du tournant du premier millénaire de notre ère. L’exigence est telle qu’elle impose d’allonger graphiquement certains mots ou alors de les raccourcir pour créer l’effet désiré. Ce procédé d’espacement très particulier se voit dans un petit fragment très endommagé de la fin du premier siècle avant notre ère (réf. 4Q365 fragment 6b - partie de l’Exode 15,17-19), preuve que le format est très ancien. Il est en réalité consubstantiel au texte et à son sens profond. Il ne fait aucun doute que ce poème fut chanté au Temple comme il l’est de nos jours dans les synagogues. On peut imaginer que cette construction en quinconce évoque la polyphonie des chants. Ce genre de format d’écriture est extrêmement rare dans la Torah. Le traité Soferim qui s’attache à la manière de rédiger le texte biblique donne seulement un autre exemple qui est celui du chant de Deborah (Juges 5).

  • Date de rédaction

    Si la date de rédaction du texte est connue avec plus ou moins de certitude, son origine est plus incertaine. Les hypothèses avancées par les paléographes convergent vers l’Égypte médiévale. D’autres franchissent le pas en parlant de la génizah du Caire - ville de Fustat - d’où sont issus la plupart des textes juifs anciens présents dans les fonds de bibliothèques universitaires.

Ci-contre : le manuscrit Askar-Gilson en l'état aujourd'hui. Domaine public

Ci-dessous : le manuscrit Ashkar-Gilson à la photographie infrarouge. Domaine public

Ci-dessous : le Cantique de la Mer (détail) rédigé en quinconce sur le manuscrit de Bologne. Domaine public

Ci-dessous : le manuscrit de Londres (détail).

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