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LE DIVIN AUGUSTE (DIVINUS AGUSTUS)
et le culte impérial

Comment en est-on arrivé au cours du 1er siècle avant notre ère

à instaurer un culte impérial ?

Le 1er siècle est une charnière entre deux régimes politiques à Rome : la République et l’Empire. Différents éléments ont permis de passer de l’un à l’autre ; parmi ceux-ci, le processus de sacralisation du princeps Octavien durant la longue période de pouvoir qu’il occupa de – 44 à + 14 de notre ère.

Image ci-contre : statue de Gaius Julius Caesar érigée à Rome. © Lorenzooooo. 194174747.

L’assassinat de César par des partisans de la République n’eut pas l’approbation du peuple de Rome et n’empêcha pas la reconnaissance par les sénateurs d’Octavien, son fils adoptif.
En 44 avant J.-C., lors de la célébration de jeux en mémoire de César, une comète traversa le ciel de Rome et beaucoup proclamèrent que l’âme de César avait rejoint les dieux. Aussitôt le Sénat décida de diviniser César et Octavien put se prétendre « le fils du divinisé » (divi filius). Il fit ériger une statue de son père, surmonté d’une étoile, dans le temple de Venus Genitrix. En effet, la gens iulius, une des plus anciennes familles de Rome, se targuait de descendre de Iule, le fils du troyen Enée, lui-même fruit de l’union d’un mortel et de Vénus (Aphrodite pour les Grecs). (La Gens est formée de familles qui reconnaissent le même Pater, portent le même nomen gentilicum et célèbrent le même culte ; ainsi Octavien prit le nom de César, devenant Caius Iulius Caesar Octavianus.)

Forum romain au lever du soleil à Rome. © Nicolas Forenza. 1460317688.

Une autre étape fut franchie lorsque le Sénat, après les victoires du princeps et le retour de la paix, lui attribua le titre d’Auguste en janvier 27 avant notre ère. Ce nom était exceptionnel dans la mesure où il n’avait été porté par aucun homme, car il avait un caractère religieux. Avant lui, seuls les dieux  ou les lieux consacrés pouvaient être qualifiés d’auguste, dans le sens de vénérable et de majestueux. L’attribution de ce nom démontre sans conteste la suprématie politique à laquelle est arrivé Octavien.

Peu à peu aussi, les cultes rendus au Génie d’Auguste se multiplièrent, à Rome comme dans les provinces de l’empire. Chaque romain est assisté d’un Genius de sa naissance à sa mort ; on le retrouve sur les autels domestiques souvent représenté sous la forme d’un serpent. Sacrifier au Genius Augusti permettait donc d’honorer le prince, de lui élever des autels et des temples, sans toutefois le reconnaître comme un dieu vivant ; Auguste demanda d’ailleurs toujours d’associer ce culte à celui de la déesse Rome. C’est ainsi qu’un très grand nombre de cités édifièrent un temple de Rome et d’Auguste.

Image ci-contre : statue de l’empereur César Auguste. © Asier Villafranca. 24555340.

En 12 avant notre ère à la mort de Lépide, Auguste devint Grand Pontife à son tour. Le collège des pontifes surveillait les pratiques religieuses publiques comme privées et déterminait les devoirs des Romains envers leurs dieux. C’était un domaine auquel Auguste était très attaché, car il voulait restaurer la religion romaine selon les mœurs des ancêtres (mos majorum). Le Grand Pontife dressait aussi la liste des jours fastes (ouvrables) et néfastes (fériés) ce qui avait une importance évidente. En tant que Grand Pontife, Auguste encouragea l’implantation des Lares augusti (lares d’Auguste) parmi les Lares compitales (= les lares des carrefours) aux carrefours de Rome. Les lares sont des dieux du foyer, propres à chaque famille, représentés par de petites statues et donc Auguste était seul à pouvoir les installer puisqu’il s’agissait de ses lares. Les carrefours comportaient une multitude de petits sanctuaires et étaient le centre religieux des quartiers de Rome ; Auguste orienta une partie  de ces cultes vers celui de ses lares augusti notamment auprès des petites gens et des esclaves.

Un pas supplémentaire fut franchi avec la reconnaissance et la célébration du Numen Augusti. Seuls les dieux possédaient un numen c’est-à-dire leur puissance d’action. Auguste fut considéré par le Sénat comme un surhomme qui pouvait posséder cette puissance divine et dès avant sa mort, Tibère lui dédia un autel à Rome (9 de notre ère).

En 14 de notre ère, une semaine après ses funérailles, le Sénat vota le senatus-consulte qui faisait d’Auguste un dieu : c’est l’apothéose. Un ancien magistrat prétendit avoir vu un aigle s’élever du bûcher et porter le prince vers les cieux.

Une session du Sénat à Rome.
Le Sénat est l’une des plus anciennes et pérennes institutions politiques de la Rome antique. Cette assemblée est composée des représentants des grandes familles de rang sénatorial et joue un rôle religieux, législatif, financier et de politique extérieure important. Son rôle et son influence sur la vie politique romaine ont évolué tout au long de l’histoire et atteignent leur apogée durant la République romaine, entre le IIIe et le IIe siècle avant J.-C.
Séance du 21 octobre de l’an 63 avant notre ère. Cicéron dénonce son adversaire Catilina. Scène reconstituée par une chromolithographie de 1912. © BRIDGEMAIMAGES.COM

Le culte impérial est désormais mis en place. Le Sénat héritait d’une attribution nouvelle : voter ou non la divinisation des empereurs ; il vota régulièrement dans ce sens, sauf pour les princes considérés comme « mauvais » à l’exemple de Néron, Caligula ou Domitien. Pour autant les empereurs croyaient-ils à leur divinité ?

Image ci-contre : une monnaie en or (aureus) à l’effigie de l’empereur Vespasien. Domaine public.

À part Caligula ou Domitien qui aimait se faire appeler « maitre et dieu » (dominus et deus) on peut en douter au vu de cette anecdote concernant Vespasien qui, au moment de sa mort, s’écrie avec humour : « je suis en train de devenir dieu ! ». Mais si la divinisation de leur personne était censée renforcer leur autorité, elle n’a pourtant pas empêché les complots et les assassinats.

Le culte impérial dans les provinces

Comment le culte impérial a-t-il été reçu dans les provinces de l’Empire romain ?
Toutes les provinces de l’Empire étaient concernées et partout, sauf en Judée, il fut facilement accepté, l’empereur se rajoutant à la liste des nombreuses divinités honorées par les différents peuples. Les Romains, en effet, laissaient les peuples libres de leur culte et n’exigeaient pas une exclusivité en leur faveur.

La procédure de divinisation et d’adoration était déjà pratiquée à l’égard des souverains par les Égyptiens et les Grecs et ne posait donc pas de problème. Au contraire, les cités s’empressèrent de montrer leur loyalisme et leur attachement à Rome en établissant des statues à l’effigie du prince, des autels, des temples, des cérémonies en l’honneur de l’empereur ; des assemblées provinciales et des flamines (= prêtres) furent fondés dans chaque chef-lieu avec des sommes d’argent affectées à l’entretien de ce culte. Ainsi, en trouve-t-on de nombreux vestiges archéologiques par exemple à Narbonne où l’assemblée des cités de la province se réunissait une fois par an pour l’anniversaire de l’empereur, ou bien celle des cités de Galatie (Asie) face à l’inscription sur marbre (copie de celle de Rome qui était en bronze) des Res gestae divi Augusti, bilan de son action fait par Auguste peu avant la fin de son règne. Les provinces rivalisaient d’initiatives pour plaire au pouvoir et le culte impérial a créé un lien puissant avec l’empereur.

Il est toutefois une province ou le culte impérial eut du mal à s’implanter et a même été rejeté : la Judée et tout particulièrement la ville de Jérusalem.

Image ci-contre : monnaie de Judée (prutah). Royaume d’Hérode : Agrippa Ier (41-42).
Avers : ombrelle en forme de canope avec franges. 
BASILEwS AGRIPPA (du roi Agrippa)
Revers : trois épis de blé
LS (An 6). © cgb.fr

Le statut religieux particulier des Juifs fut reconnu par les Romains lors de leurs conquêtes car en Égypte comme en Grèce ou en Asie, ils trouvèrent partout des Juifs qui exerçaient librement leur culte. En vertu du respect des Romains pour les lois et coutumes ancestrales, ils accordèrent aux Juifs des dérogations qui devinrent même une protection officielle sous Jules César puis sous Auguste : l’exemple le plus marquant est le culte rendu dans le Temple de Jérusalem comportant des prières en faveur de l’empereur mais non à sa personne. Auguste, d’ailleurs de son vivant, ne voulut jamais se faire appeler dieu, de même que les autres empereurs à l’exception de ceux considérés comme « mauvais » (Néron, Caligula, Domitien). Le culte impérial fut célébré dans les villes de Judée où la population n’était pas majoritairement juive, comme Césarée ou Tibériade, mais pas à Jérusalem. Le seul empereur qui tenta de l’imposer fut Caligula qui exigea de faire placer sa statue dans le Saint des Saints du Temple.

Image ci-contre : une proposition de reconstitution du Temple d’Hérode à Jérusalem. © AdobeStock 48122482.

Cette prétention heurtait frontalement les commandements de la loi juive (Torah) : «… Tu n’auras pas d’autres dieux devant ma face. Tu ne te feras point d’image taillée, … tu ne te prosterneras point devant elles…» (Exode 20, 3-5). Petronius, le légat de Syrie, conscient de ces enjeux, prit prétexte de la confection de la statue pour reculer l’échéance et finalement, c’est  le roi Agrippa 1er qui obtint comme cadeau de Caligula (avec qui il avait passé sa jeunesse) le retrait de la statue.
L’incompatibilité du culte impérial avec le judaïsme était si évidente qu’il n’y eut plus aucune tentative pour l’imposer après celle de Caligula ; d’ailleurs l’empereur Claude réprouva explicitement la tentative de son prédécesseur, et l’on retira même les boucliers romains placés par Pilate dans le Temple parce qu’ils offensaient la population. Les Juifs se contentèrent de quelques honneurs et de marquer leur loyalisme (offrande de couronnes, dédicace de synagogue, prières dans le Temple pour l’empereur).

Des aurei (pluriel de aureus) représentant les trois empereurs romains considérés comme « mauvais » par le Sénat de Rome :
de gauche à droite : Caligula (12-41), Néron  (37-68), et Domitien (51-96). © Tous droits réservés.

Le culte impérial vu par les chrétiens
Mais il est un autre groupe auprès duquel le culte impérial ne passe pas, ce sont les chrétiens.
Les Romains pensaient être un peuple particulièrement religieux, la religion par excellence étant bien sûr la leur, celle qui commandait le respect de leurs dieux. Cicéron rattache la notion de religio au verbe religere recueillir. Pour lui, « ceux qui reprennent avec soin et recueillent en quelque sorte tout ce qui a rapport au culte divin, sont appelés « religieux ». Il lui oppose la superstitio, tout ce qui est excessif, « le mot a pris un sens large » ajoute-t-il ; dans ce sens large, il faut mettre tous les rites incompréhensibles d’autres cultes, ils apparaissent comme des superstitions. Cicéron qualifie le judaïsme de barbara superstitio et d’autre auteurs latins pensent la même chose (Quintilien, Plutarque, Tacite…). Tacite utilise le même terme à propos du christianisme naissant, de même que Suétone dans sa Vie des douze Césars : « On livra aux supplices les chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle malfaisante ».

Image ci-contre : temple romain érigé à Vienne. Lors de sa construction, le temple est dédié au culte impérial pour honorer l’empereur Auguste et son épouse Livie. Le temple est alors considéré comme un lieu de présages et de signes de bonne fortune. © Jacques Mosson.

Le christianisme est considéré comme « nouveau » donc suspect car il n’a pas la caution de l’ancienneté et comme « malfaisant » car il pousse ses adeptes à ne pas respecter le mos majorum, les « mœurs des ancêtres » et à ne pas participer à la vie et aux rites de la cité et donc entre autres, au culte impérial. D’autre part, il ne s’agit pas d’une ethnie qui aurait le droit d’avoir sa propre religion selon les règles appliquées par les Romains vis-à-vis des peuples soumis. Tacite les considère comme « ennemis du genre humain ». Du coup, il n’est pas surprenant que Néron les ait choisis comme boucs émissaires de l’incendie de Rome.

Image ci-contre : monnaie en bronze argenté à l’effigie de Constantin Ier (247-337). © John Conduit.

Mais que demandait-on aux chrétiens pour rendre un culte à l’empereur ? Il s’agissait de verser un peu de vin et d’encens sur un autel devant une image de l’empereur ; c’était le geste rituel minimal attendu par le pouvoir. Certains chrétiens dénoncés et mis en demeure d’accomplir ce rituel ont considéré que cela n’engageait pas leurs convictions intérieures et l’ont accompli, mais d’autres préférèrent mourir que de renier leur foi.
Des persécutions se produisirent donc contre les chrétiens sous douze des cinquante-quatre empereurs qui ont régné de 30 à 331 après J.-C. et en 202, interdiction fut faite aux Romains d’embrasser le judaïsme ou le christianisme.
Le culte impérial, reconnu et pratiqué dans tout l’Empire comme un symbole d’unité du monde romain autour de l’empereur atteint là ses limites jusqu’à sa disparition lorsque l’Empire devient chrétien après Constantin 1er le Grand (310 – 337 après J.-C.).

Pour ceux qui désirent en savoir plus :

ROME, CITÉ UNIVERSELLE, De César à Caracalla. Collection Mondes Anciens. Belin.
ROME, JÉRUSALEM ET LA JUDÉE. Mireille Hadas-Lebel. A et J Picard.
GUIDE ROMAIN ANTIQUE G. Hocquart. Classique Hachette.