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Bible, Histoire, Archéologie

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À l’été 1979, comme chaque fois qu’il vient à Jérusalem, l’épigraphiste André Lemaire, directeur d’études à l’EPHE fait le tour des marchands d’antiquités de la vieille ville arabe. Un des antiquaires lui propose un rendez-vous dans une arrière-boutique pour lui présenter un artefact. Le marchand dévoile alors une grenade en ivoire, pas plus grande que le pouce, comportant une inscription en hébreu ancien.
André Lemaire obtient l’autorisation de la photographier afin de pouvoir l’étudier attentivement.

Présentation

Cet objet en ivoire d’hippopotame, de 43 mm de haut et 21 mm de diamètre, a la forme d’une grenade allongée, surmontée de six pétales dont deux sont brisés. Le corps de la grenade a, lui aussi, été partiellement fracturé.
La base comporte un trou de 6 mm de diamètre et de 10 mm environ de profondeur. Sur le sommet de la partie bombée de la grenade, tout autour du cou allongé produisant les pétales, est incisée une inscription en partie lacunaire.

Image ci-contre : la grenade comporte à sa base un trou probablement pour l’emmancher sur une sorte de tige (ivoire ou bois ?) et servir de sceptre. De gauche à droite, la partie brisée et, à droite,  la partie partiellement indemne. © Israel Antiquities Authority. Montage Théo Truschel.

Quelle date peut-on donner à cet objet ?

La forme des lettres renvoie à une inscription célèbre gravée sur la paroi du tunnel de Siloé creusé à Jérusalem par le roi de Juda Ézéchias, vers 705 avant notre ère (2 Rois 20,20). Là encore l’épigraphiste fonctionne par rapprochement et comparaison. Frank Cross de l’Université d’Harvard confirme la datation, à cinquante années près.

Une image de la grenade avec son inscription : © Musée d’Israël, Jérusalem. © Biblical Archaeology Review.

Quelle est sa fonction ?

Certains parallèles archéologiques semblent confirmer différentes fonctions possibles de la grenade. En effet, de petits « sceptres » en ivoire, d’une vingtaine de centimètres de longueur environ, ont été trouvés à Lakish et à Enkomi datant de l’époque du Bronze récent. On notera de plus que plusieurs des « sceptres » de Lakish ont été trouvés dans un temple, ce qui pourrait conforter l’hypothèse d’une utilisation cultuelle ou liturgique. Ensuite, sur deux bas-reliefs exhumés à Ninive, le roi assyrien Sennachérib, debout sur son char, semble tenir dans sa main gauche un « sceptre » similaire à tête en forme de grenade. Des branches de grenadier apparaissent également sur des bas-reliefs assyriens datant du VIIIe siècle avant notre ère à Ninive, Kalah et Khorsabad. Frank Cross estime que la grenade pourrait être un ornement d’un autel, d’un trône ou d’une caisse cultuelle. Certains objets similaires mis au jour à Ougarit (et publiés récemment) sont interprétés comme l’ornement d’épingles de « tête » ou de fuseaux. L’utilisation comme « sceptre » reste donc incertaine.

Image ci-contre : la grenade est un fruit de couleur rouge et aux grains nombreux, eux-mêmes couleur de rubis, est lié au sang à la vie et à la fécondité. Domaine public.

Par ailleurs, la grenade est un élément important dans la tradition biblique qui décrit certains éléments du premier Temple. On y lit que des guirlandes de 400 grenades ornaient les chapiteaux des deux colonnes de bronze qui siégeaient à l’entrée du sanctuaire (1 Rois 7,20), et aussi, concernant la tunique de cérémonie du grand prêtre : « une clochette d’or, une grenade, une clochette d’or, une grenade, sur les pans de la robe tout autour ». (Exode 28,34).
Or les Judéens, à la fin du VIIIe siècle avant notre ère, n’avaient apparemment qu’un seul temple, celui bâti par Salomon à Jérusalem.
Cette petite grenade en ivoire gravée pourrait peut-être constituer la décoration finale d’un « sceptre » utilisé par les prêtres dans un temple yahviste ou, au moins, gardé comme un objet précieux dans son « trésor », vraisemblablement celui de Jérusalem, vers la fin du VIIIe siècle avant notre ère.

Mais que dit l’inscription ?

Le professeur André Lemaire reconstitue lettre après lettre le texte incisé. LBYT – une partie manquante – un H, puis QDŠ, puis KHNM. La partie manquante pourrait correspondre à un espace de trois lettres. L’inscription se lit ainsi :
LBYT- – -HQDŠKHNM
André Lemaire se souvient alors d’une inscription trouvée sur un éclat de poterie mis au jour à Arad (désert du Néguev) dans les ruines d’une forteresse. On y trouve les lettres BYT YHWH – ce qui signifie « temple de Yahvé ». Il est tentant de remplacer les trois lettres manquantes sur la grenade par les mêmes que sur l’ostracon, c’est-à-dire : YHW, d’autant plus qu’il y a peut-être une trace minuscule du sommet du W.

Ainsi l’inscription peut maintenant se lire :
LBYT [YHW]H QDŠ KHNM
Et peut se traduire par :
«appartenant au Temple [de YHW]H, chose sainte pour les prêtres» ou selon l’interprétation proposée par Nahman Avigad : «don sacré pour les sacrificateurs de la maison de Yahvé». Cette interprétation n’a pas été reprise par J. Renz et a été critiquée encore tout récemment.

La publication et les réactions

L’étude d’André Lemaire est publiée en 1981 dans une revue scientifique. Aucun écho en dehors des cercles spécialisés. L’affaire serait restée dans l’ombre des bibliothèques, si une célèbre revue américaine la Biblical Archeology Review (BAR) n’avait pas, à son tour, publié en 1984 l’article d’André Lemaire. Le sujet présenté suscite une immense émotion aux États-Unis et en Israël. Ainsi, il resterait un objet, un seul et unique objet du Temple de Salomon, repère sacré de l’histoire et de la religion du peuple juif ?
Car, en dépit de centaines de fouilles, aucune preuve archéologique directe de l’existence du Premier Temple n’a jamais été exhumée.
C’est alors l’affolement : où se trouve ce trésor inestimable ?
En Israël, les meilleurs enquêteurs se mettent à sa recherche. Le marchand qui avait contacté à l’époque A. Lemaire déclare avoir seulement eu affaire à des intermédiaires et ne pas connaître l’identité du propriétaire.
Comme André Lemaire l’avait déjà anticipé, la grenade a sans doute été mise au jour par un ouvrier sur un site archéologique, près de Jérusalem ou arrachée à une tombe par un bulldozer ou des pillards. Les enquêteurs tentent de remonter les filières du trafic des objets anciens. En vain : la grenade a bel et bien disparu.
André Lemaire la retrouve tout à fait par hasard lors du Salon du Livre, à Paris, en 1985. Oui, elle est bien là, exposée sur un présentoir, aux yeux de milliers de visiteurs.
À partir de là, les spécialistes du Musée d’Israël relancent l’enquête. Après de nombreuses péripéties, la grenade est à nouveau repérée. Une des sommités de l’archéologie israélienne, Nahman Avigad de l’Université hébraïque de Jérusalem qui avait reconnu l’authenticité de la grenade, arrive en personne en Suisse pour négocier l’acquisition. Le prix exigé par le marchand dépasse les possibilités du Musée d’Israël, mais un donateur anonyme lui fait parvenir un chèque du montant demandé. La grenade est enfin de retour en Israël.

Divergences et remise en cause

La grenade devient l’objet d’une polémique qui divise le monde scientifique. Suite à certaines affaires de possibles contrefaçons comme l’Ossuaire de Jacques, fils de Joseph frère de Jésus ou la Tablette de Joas, l’Autorité des Antiquités d’Israël (IAA) et le Musée d’Israël à Jérusalem décident de former un comité d’experts pour réévaluer l’authenticité de la grenade d’ivoire. La conclusion de leur rapport est déposée dans l’Israel Exploration Journal en 2004 : en fait, tous s’accordent sur l’authenticité de la grenade elle-même, datant vraisemblablement de 1200 environ avant notre ère, d’après les parallèles de Lakish. Car un examen minutieux révèle la présence d’un voile de calcite comme il s’en forme sur les objets qui ont séjourné durant des siècles dans une tombe. Cependant c’est l’ancienneté de l’inscription elle-même qui pose problème.
À l’initiative de Hershel Shanks, rédacteur de la revue BAR, une nouvelle analyse est proposée aux membres de la commission d’experts qui l’acceptent finalement mais pour certains avec quelques réticences. La date est fixée au 3 mai 2007, au Musée d’Israël à Jérusalem.

Description et analyse de l’artefact

L’inscription, gravée autour de l’épaule de la grenade, se compose de deux parties : d’un côté, le premier texte : « (appartenant) au Temple de Yahvé » ; de l’autre côté, le deuxième texte, « Saint pour les prêtres ». Si la dernière partie de l’inscription est parfaitement lisible et ne pose pas de problème particulier, le premier texte soulève des interrogations. Malheureusement, un tiers environ du corps de la grenade s’est brisé dans l’Antiquité, ne laissant que des traces des lettres de l’expression « temple de Yahvé », que les scientifiques tentent de restituer.
Dans le dessin ci-contre, la ligne pointillée marque le bord brisé de l’épaule de la grenade. La partie visible des lettres au-dessus de la ligne pointillée est bien présente. La partie représentée des lettres (en dessous de la ligne pointillée) a presque disparu ; ces lettres nécessitent une hypothèse de reconstitution.

Image ci-contre : : le microscope stéréoscopique qui a servi à l’analyse des lettres partielles. On distingue sous le microscope la grenade (cerclée de rouge). © Biblical Archaeology Review.

Les lettres sont en paléo-hébreu, la forme d’écriture qui était utilisée par les Israélites pour écrire l’hébreu avant la destruction du Temple en 586 avant notre ère. Il est lu, comme l’hébreu aujourd’hui, de droite à gauche.
La première partie de l’inscription se compose de deux mots : lbyt [Yhw]h, «appartenant à la maison de Yahvé». Les lettres 1 et 2 sont complètes. Les lettres 5, 6 et peut-être 7 sont totalement manquantes. Les lettres 3, 4 et 8 sont partiellement présentes.
Ces trois lettres partielles peuvent-elles révéler si l’inscription est l’œuvre d’un faussaire moderne ou est-elle ancienne et par conséquent authentique ?
Tous les membres du comité conviennent que la principale fracture dans la grenade est bien ancienne. Mais deux fractures supplémentaires semblent plus récentes. Expliquer quand et comment ces brisures modernes se sont produites est un casse-tête. Le comité d’experts suggère le scénario suivant : lorsque le faussaire a incisé une lettre trop près du bord de la brisure ancienne, il aurait accidentellement cassé un autre fragment de la grenade, créant ainsi l’une des brisures modernes. Cet incident se serait reproduit une deuxième fois. Ayant retenu la leçon, le faussaire aurait pris soin alors de s’éloigner du bord des brisures. C’est l’argument majeur des détracteurs doutant de l’ancienneté de l’inscription. Si le faussaire a pris soin de s’éloigner du bord de l’une des brisures évitant ainsi que la lettre déborde dans la fracture, il s’agirait alors d’une preuve évidente de contrefaçon.
André Lemaire, en s’appuyant sur ses 40 années d’expérience et d’étude des anciennes inscriptions ouest sémitiques, suggère que les nouvelles brisures auraient pu se produire lorsqu’un outil moderne a heurté la grenade alors que l’artefact était manipulé par une personne non expérimentée ou par un pillard.
Plus important encore, l’examen d’André Lemaire sur les lettres partielles a clairement démontré qu’elles débordent dans la brisure. Si une lettre entre dans la rupture ancienne, cela signifie que l’inscription est authentique, car l’inscription était présente avant l’ancienne fracture.
À l’aide d’un microscope stéréoscopique de dernière génération, le comité devrait maintenant être en mesure de déterminer si une lettre déborde dans la brisure, en l’examinant non seulement de face mais aussi de haut et de côté. La question est de savoir si nous parvenons à identifier cette forme caractéristique du v dans l’incision des lettres partielles 3, 4 et 8, ou si un faussaire s’est arrêté volontairement peu avant le bord d’une brisure.

Image ci-contre : une réunion au Musée d’Israël en 2015, de gauche à droite : Robert Deutsch, Ada Yardeni et, de dos, André Lemaire. © Biblical Archaeology Review.

Compte-tenu de ces conditions

admises par tous, le comité peut

maintenant examiner 

les trois lettres partielles en question :

Image ci-contre : au premier plan devant le microscope :
Aaron Demsky. Ensuite, en arrière-plan, de droite à gauche : André Lemaire de l’EPHEP, Kyle McCarter de l’Université Johns Hopkins, Hershel Shanks, rédacteur de la revue Biblical Archeology Review, © Musée d’Israêl / David Darom.

 

La première lettre (lettre n°3), un yod ou Y

L’ancien comité d’experts avait constaté et mentionné dans son rapport précédent que l’incision de cette lettre partielle s’est arrêtée au bord de la brisure. André Lemaire conteste ce point et maintient pour sa part que la barre horizontale existante du yod a «bien débordé dans la fracture»

Image ci-contre : lettres n°3 et 4.

Le microscope est tenu par Yuval Goren de l’université de Tel Aviv. Celui-ci n’est pas un épigraphiste et ne se prononcera donc pas.
La petite grenade d’ivoire est alors placée sous le microscope stéréoscopique et analysée sous tous les angles. Les différentes vues sont projetées sur un écran connecté au microscope permettant ainsi aux quelques autres scientifiques présents, de les analyser en détail et de les commenter ensemble.
Il s’avère que André Lemaire a raison. La lettre déborde bien dans la brisure. Aaron Demsky et Shmuel Ahituv admettent leur erreur et reconnaissent que leur ancien rapport s’avère erroné sur ce point.
La vue n° 1 prise de côté montre bien que le yod a débordé dans la fracture.

La deuxième lettre (lettre n°4), un taw qui est la lettre dans le mot byt (temple).

L’image 1 nous mène également à la lettre partielle suivante, le taw qui, une fois incisée, ressemble à un « x« . Les deux pointes supérieures de la lettre sont bien présentes sur la grenade, clairement visibles sur cette photo. Y. Goren fait défiler sur l’écran les différentes vues sous tous les angles. La pointe gauche du taw déborde bien dans la fracture ancienne. A. Demsky et S. Ahituv, dans leur rapport de ce 3 mai, mentionneront pourtant leur doute sur l’analyse de cette vue.

Image ci-contre : lettres n°4 et 3.

Lors d’une nouvelle réunion au Musée d’Israël en 2015, André Lemaire, Ada Yardeni et Robert Deutsch reprennent l’inscription, en se concentrant surtout sur la lettre taw. L’analyse numérique est effectuée par un spécialiste de l’imagerie numérique, Bruce Zuckerman directeur du programme de la West Semitic Research Project de l’University of Southern California. Ils conviennent que cette importante lettre est effectivement entrée dans la fracture ancienne et concluent que l’inscription est authentique.

La troisième et dernière lettre (lettre n°8), heh du nom du dieu israélite YHWH

Pour André Lemaire, le résultat est évident. L’extrémité supérieure de la ligne verticale de la lettre va dans la rupture, formant un « v » dans l’incision.
A. Demsky et S. Ahituv cependant restent sceptiques mais n’expriment pas leur doute. Une ligne verticale du heh déborde pourtant clairement dans la fracture ancienne.
Inexplicablement, ils ne rapporteront pas les différents commentaires échangés sur cette lettre partielle dans leur rapport du 3 mai.

Image ci-contre : lettre n°8.

Une nouvelle hypothèse ?

Dans le cadre de cette journée d’expertise du 3 mai, le professeur P. Kyle Mc Carter de l’université Johns Hopkins expose un point de vue personnel sur la vue n° 3. Il estime que l’image projetée peut représenter la dernière lettre W du tétragramme YHWH. Il présente toutefois sa réflexion comme une hypothèse. Il est soutenu par André Lemaire. Est-il possible qu’une toute petite partie de l’extrémité de cette lettre, le vov (ou wow dans le langage scolaire) soit passée inaperçue ? La ligne verticale de la lettre n° 8 débouche dans la fracture et, à droite, on semble distinguer l’extrémité supérieure de la lettre n° 7.

Le texte et sa traduction proposés par le professeur André Lemaire. © Montage Théo Truschel.

Conclusion

Il ressort de la réunion du 3 mai 2007 avec ces nouvelles vues accompagnées des commentaires des différents scientifiques présents, que les épigraphistes sont loin d’être à l’aise devant les images numériques projetées de l’ordinateur. D’autre part, ceux qui utilisent l’ordinateur ne sont pas des épigraphistes, bien que leurs compétences dans leur domaine respectif, ne soient pas à mettre en cause.
En décembre 2008, le professeur Yitzhak Roman de l’Institute for Technology and Forensic Consulting Ltd, à la suite d’une expertise de la gravure brisée, confirme l’ancienneté de la grenade la faisant remonter vers 1200 avant notre ère et l’authenticité de son inscription.
Plus tard, des tests chimiques apporteront la preuve indiscutable : la main d’un scribe a bien gravé la grenade au VIIIe siècle avant J.-C.

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