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Bible, Histoire, Archéologie

Bible,
Histoire,
Archéologie

Introduction

Aucune partie de l’Ancien Testament n’a une coloration égyptienne plus riche que l’histoire de Joseph. Les noms, titres, lieux et coutumes égyptiens apparaissent dans le Livre de la Genèse chapitres 37 à 50. Au cours des cent dernières années, les recherches historiques et archéologiques ont rendu l’étude des éléments égyptiens de l’histoire de Joseph plus fructueuse que jamais. Ce dernier apparait comme un personnage important reliant la chronique d’Abraham, d’Isaac et de Jacob en Canaan à l’histoire ultérieure de la libération des Hébreux de l’esclavage en Égypte.

Qui est Joseph ?

L’histoire de Joseph, rapportée dans le livre de la Genèse, est celle de l’un des douze fils de Jacob et le premier des deux fils (avec Benjamin) de Rachel. Il naquit à Paddan-Aram (Mésopotamie), six ans avant le retour de Jacob en Canaan. C’était le fils de sa vieillesse et son favori. Il lui fit porter un vêtement d’apparat (37,3), une tunique de plusieurs couleurs (cf. Les peintures de la tombe de Beni Hassan). Cette préférence paternelle excita la jalousie de ses frères, en particulier lorsqu’il leur révéla à la suite de deux songes, que son père, sa mère et ses frères s’inclineraient un jour devant lui.

Image ci-contre : vue générale de la ville de Naplouse aujourd’hui (la Sichem biblique) avec à doite, le mont Ébal et à gauche, en arrière plan, le mont Garizim. © Alefbet.

Il devait avoir environ 17 ans (37,2) quand son père l’envoya prendre des nouvelles de ses frères qui faisaient paître les troupeaux à Sichem (aujourd’hui Naplouse). Joseph rencontra ses frères à Dothan. À son approche, ses frères décidèrent de se saisirent de lui et le jetèrent dans une citerne. Ils décidèrent alors de le vendre à des Madianites faisant partie d’une caravane d’Ismaélites en route vers l’Égypte. Trempant la tunique de Joseph dans le sang d’un bouc, ils firent croire à Jacob qu’une bête sauvage avait mis le jeune homme en pièces (Genèse 37, 1-35).

Une vue du Nil avec une felouque (originellement du grec epholkion signifiant petit bateau) dont le dessin n’a guère changé depuis l’Antiquité. © givaga 1901779558.

Joseph en Égypte

Image ci-contre : une vue générale avec un plan d’eau dans le delta du Nil. © Théo Truschel.

Joseph fut vendu à Potiphar, chef des gardes du Pharaon qui, ayant constaté les compétences de Joseph, lui remit l’administration de tous ses biens. L’épouse de Potiphar tenta de séduire Joseph mais devant son refus, cette femme l’accusa de ce forfait. Dès lors, Joseph fut jeté en prison durant plusieurs années. Il gagna toutefois la confiance du geôlier qui le chargea de la surveillance de tous les détenus.
Il eut l’occasion d’interpréter les songes de deux autres prisonniers, le grand échanson et le grand panetier de Pharaon (personnages dont la fonction est l’équivalent de ministres) et ces songes se réalisèrent, selon ce que Joseph avait dit. Le grand panetier fut exécuté et le grand échanson rétabli dans sa fonction. Ce dernier oublia Joseph.

Joseph élevé en dignité

Plus tard, le Pharaon eut des songes que personne ne pouvait expliquer. C’est alors que le chef des échansons se souvint de Joseph capable d’en dévoiler le sens. L’explication des deux songes est celle de l’annonce d’une terrible famine qui allait s’abattre sur tout le pays. Sept années de récoltes surabondantes seraient suivies par sept années de sécheresse et de pénurie alimentaire.

Image ci-contre : relevé d’après un papyrus d’un notable recevant une récompense pour des services rendus. Domaine public.

Le roi impressionné devant la sagesse de Joseph (41, 9-13, 25-36) le nomma surintendant des greniers royaux et ministre d’État chargé de gérer la crise économique annoncée. Ce qui le plaçait au nombre des personnages officiels les plus proches du souverain (41, 39-44). Joseph s’acquitta de cette tâche en faisant emmagasiner d’importantes réserves de nourriture.
Le pharaon lui donna en mariage Asnath, jeune fille d’une famille sacerdotale. Avant le début de la famine, elle eut deux fils : Manassé et Éphraïm (41, 50-52).

Joseph sort de prison. Il comparait devant Pharaon pour lui donner l’explication des deux songes. © Image en 3d. Esteban De Armas 140698225.

Pendant les années de famine, ses entrepôts fournirent du blé à l’Égypte et aux pays voisins. Joseph retrouva ses frères, venus de Canaan acheter des provisions ; au lieu de chercher à se venger, il leur pardonna et leur dit :
« … Dieu m’a envoyé devant vous pour vous faire subsister dans le pays, et pour vous faire vivre par une grande délivrance. Ce n’est donc pas vous qui m’avez envoyé ici, mais c’est Dieu ; il m’a établi père de Pharaon, maître de toute sa maison, et gouverneur de tout le pays d’Égypte. » (Genèse 45,7-8).

Image ci-contre : le tombeau présumé de Joseph à Sichem, peint par David Roberts en 1839. © Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, DC 20540 USA.

Il les invita à s’installer durablement sur la terre fertile de Goshen, dans la partie orientale du Delta du Nil. Cette terre convenait à l’élevage pratiqué par les Levantins, alors que les Égyptiens « l’avaient en horreur ».
La famille de Joseph et ses descendants demeureront sur les rives du Nil pendant près de quatre siècles (Genèse 37-50).

Les Égyptiens pleurèrent Jacob, père de Joseph, soixante-dix jours après un embaumement de quarante jours, données reflétant les coutumes égyptiennes.

Image ci-contre : un couteau d’embaumeur égyptien. Instrument de momification à deux crochets, bronze ou cuivre ?
Date 1500 ans environ avant J.-C. Longueur 9,6 cm.
© Fonds de dotation « Amitié Sans Frontières » (ASF). Collection Kauffmann. Avec leur aimable autorisation.

Joseph mourut à l’âge de 110 ans. Cette notation est très significative : elle se réfère à un fait spécifiquement égyptien, celui de l’âge idéal. Son corps fut embaumé et déposé dans un sarcophage selon la coutume égyptienne (Genèse 42 à 50). Plus tard, selon les consignes de Joseph, les Israélites ramenèrent ses ossements en Canaan et l’ensevelirent près de Sichem, aujourd’hui Naplouse (Exode 13,19 ; Josué 24,32).

Les Hébreux se refusaient à pratiquer la momification (thanatopraxie), déjà dans les temps bibliques, mais ils avaient adopté certains usages égyptiens, tels celui des bandelettes dans lesquelles ils inséraient des aromates et des parfums comme ce fut le cas pour Lazare (Jean 11, 44 ; Luc 23, 56). Cependant, il existe une exception, celle des patriarches Jacob et Joseph, qui se trouvèrent tous deux en Égypte, au moment de leur mort. Jacob fut momifié parce qu’il avait demandé à être enterré en terre de Canaan (Genèse 48, 27-31) et Joseph, parce qu’il était premier ministre de Pharaon. La momie de Jacob fut, selon son vœu, translatée, par son fils, d’Égypte en Terre promise, pour être inhumée auprès de ses ancêtres, à Hébron, dans la caverne qui avait été, autrefois, acquise par Abraham (Genèse 50, 1-13) et celle de Joseph qui fut d’abord ensevelie momentanément en Égypte (Genèse 50, 14-25), puis transportée, tout au long de l’Exode (Exode 13, 19 ; Josué 24, 32), et ce n’est que de longues années après sa mort, qu’il fut inhumé en terre d’Israël.
Article d’après Mme Françoise Biotti-Mache. Docteur d’État et Maître de conférences en Histoire du Droit.
Source du site : Cairn.info
Pour en savoir plus : BIOTTI-MACHE Françoise. « La thanatopraxie historique », Études sur la mort, vol. 143, no. 1, 2013, pp. 13-59.
Le tombeau présumé de Joseph, fils de Jacob, aujourd’hui à Sichem (Naplouse). Le site funéraire est situé à l’entrée Est de la vallée qui sépare les monts Garizim et Ebal, au nord-ouest du puits de Jacob, à la périphérie de la ville de Naplouse en Cisjordanie. © Robert Hoetink 241427752.

Les données archéologiques et culturelles

Ce merveilleux récit qui termine le livre de la Genèse a suscité des recherches archéologiques et culturelles visant à en retrouver des traces sur le terrain. Loin de prouver la réalité du récit, les résultats de ces travaux se limitent à quelques points de comparaison intéressants entre les passages bibliques et la société égyptienne antique. Face à l’absence de preuves, certains érudits actuels considèrent que le texte est une belle fable littéraire tardive. Cependant, les comparaisons sonnent juste, et indiquent que la toile de fond du récit est bel et bien imprégnée de cette culture.

Quelques exemples

  –   Un argument économique avancé est la somme versée pour la vente de Joseph par ses frères : cent talents d’or (Genèse 37, 28), un montant qui correspond effectivement au prix moyen des esclaves lors de la première moitié du second millénaire avant J.-C. ; il devait monter à deux cents talents à la fin du second millénaire, puis à cinq cents au cours du premier ;

–   Les mœurs égyptiennes mentionnées dans le Livre de la Genèse, sont corroborées par certains monuments et quelques papyri. Une couleur locale abonde dans ces pages, concernant par exemple les noms égyptiens Potiphar, Zaphnath-paneah, Asenath, Poti-Féra (Genèse 39,18 ; 41,45, etc.).
Le nom de Potiphar est assurément une transcription du nom égyptien Pa-di-pa-Ré qui signifie « Celui-qu’a-donné-Phrê ».
Asnath, la femme de Joseph, très probable écho soit d’un nom égyptien comme Nes-Neith, « Celle-qui-appartient-à-Neith »,  ou plutôt d’un nom comme Iouesenneith, « Elle-sera-vouée-à-Neith ».

–   Le titre honorifique attribué à Joseph par Pharaon, Zaphnath-paneah (traduit selon la tradition juive par « Celui qui explique les choses cachées ») et en égyptien Djed-panotcher-ioufânkh qui signifie « le dieu-a-dit-qu’il-vivra ». Cette dernière expression contient d’ailleurs une subtilité remarquable : sa référence à une divinité anonyme (« le dieu », au singulier) omet toute déité égyptienne et donc païenne, conformément au monothéisme biblique (Genèse 41, 45).
Selon l’égyptologue Alan Gardiner, ce nom signifierait : « Dieu a parlé ». Un nom riche de sens pluriel, car tous apportent une compréhension complémentaire du nom de ce nouveau haut dignitaire égyptien ;

  –   Les titres des fonctionnaires (39,1 ; 40, 2-3) ;

–   Lorsque Joseph devient gouverneur d’Égypte, il est honoré publiquement, revêtu de vêtements de lin et d’un collier d’or. Il porte la bague du pharaon et parcourt l’Égypte sur un char d’apparat aux côtés du roi, symboles typiques du pouvoir pharaonique (Genèse 41, 42-43) ;
« La cérémonie de sa nomination met en œuvre des éléments égyptiens ; Joseph reçoit l’anneau et un collier d’or. Le cérémonial est bien attesté au Nouvel Empire, mais aussi plus tard. On connait un Ionien, haut dignitaire de Psammétique Ier de la XXVIe dynastie, qui se vante, sur une statue ramenée en Ionie, d’avoir reçu l’or de la récompense » (Pascal Vernus).
La Bible rapporte l’exclamation poussée devant Joseph conduisant son char : « Il le fit monter sur le meilleur char qu’il avait après le sien et on criait devant lui « abrek ». Or « abreck » pourrait bien être la notation phonétique d’une expression égyptienne signifiant « attention », littéralement « cœur à toi » (Pascal Vernus).

Image ci-contre : un pharaon sur son char. Domaine public.

  –   La mention des famines d’Égypte (ch. 41)

Une inscription datant d’un siècle avant J.-C. mentionne une famine de sept ans sous le pharaon Djoser de la IIIe dynastie ; un texte hiéroglyphique étonnant, quoique anachronique, gravé sur un bloc de granite de la petite île de Sehel, au Sud d’Assouan. Ce rocher connu sous le nom de « stèle de la famine » porte un décret émanant du pharaon Djoser, l’un des tout premiers rois d’Égypte. En réalité l’inscription est beaucoup plus tardive et ne daterait que de l’époque grecque (ou ptolémaïque, IIIe siècle avant J.-C.). Le texte parle d’une famine désastreuse ayant duré sept ans, au cours de laquelle le pharaon aurait vu en rêve le dieu Khnoum lui annonçant la fin imminente du fléau. Les points communs avec l’histoire de Joseph (famine de sept ans, songe royal d’inspiration divine, levée d’impôt) suggèrent que ces phénomènes n’étaient pas si exceptionnels.

La tombe de Beni Hassan

Un autre indice est constitué par une célèbre peinture murale qui illustre le mode de vie des nomades du désert à l’époque pharaonique.

Image ci-contre : une représentation de Khnoumhotep II à la chasse aux oiseaux dans les marais. © Kurohito.

Près du village de Beni Hassan, un site qui doit son nom à une tribu arabe qui s’y est fixée à la fin du XVIIIe siècle, en Moyenne-Égypte, à 18 kilomètres au sud de Al-Minya, réunit sur la rive droite du Nil un ensemble de sépultures princières datant du Moyen Empire.
Parmi ces trente-neuf hypogées des deux immenses nécropoles creusées dans la falaise, douze présentent des décorations murales d’un grand intérêt qui évoquent des thèmes empruntés à la vie agricole et à l’artisanat. Ces décors, typiques du Moyen Empire, sont particulièrement remarquables dans le tombeau 3 de Khnoumhotep II (BH3), nomarque de la XIIe dynastie. La tombe rupestre (hypogée) du fonctionnaire égyptien Khnoumhotep II porte sur ses parois, l’image d’une caravane de Bédouins, dont l’aspect physique tranche avec celui des personnages égyptiens qui l’entourent. Les visiteurs sont habillés de tuniques à rayures, équipés d’armes et accompagnés d’ânes et de chèvres, chargés de bagages (voir image en pleine page ci-dessous).

Image ci-contre : L’entrée de la tombe de Khnoumhotep II. Peinture de David Roberts vers 1840. © Library of Congress Prints and Photographs Division Washington, DC 20540 USA.

L’inscription hiéroglyphique qui complète l’image désigne ces nomades par le mot Aamou, un terme égyptien qui définit les « peuples asiatiques » du Levant. Par « asiatique », nous n’entendons pas oriental – mais des gens de l’est de l’Égypte (territoire de Canaan, donc sémite). Elle précise que ce groupe de trente-sept nomades apportait du khôl (fard pour les yeux) et qu’il se rendait auprès du fils de Khnoumhotep II. Le nom ou le titre de leur chef, heka khase Abish, peut se traduire par « prince d’un pays étranger, Abish ».
Cette fresque est auto-datée de l’an 6 du règne de Sésostris II, c’est-à-dire d’environ 1890 avant J.-C., une date probablement antérieure à l’époque présumée des patriarches bibliques. Il est tentant de faire un lien contextuel entre ces Bédouins et les personnages de Joseph et de ses frères, ou plutôt d’Abraham qui fit un bref séjour en Égypte (Genèse 12, 10). La question de la provenance exacte des personnages de la tombe de Khnoumhotep II est depuis longtemps débattue. Dans tous les cas, ce document illustre le mode de vie des nomades au temps des patriarches, qui paraît n’avoir pas changé depuis des millénaires.

« L’arrivée en Égypte d’étrangers « asiatiques ».
Cette fresque murale représente un groupe de personnes d’aspect sémite entrant en Égypte. Elle a été découverte sur le site funéraire de Beni Hassan dans le tombeau princier 3 de Khnoum-hotep II.
Les commentaires en hiéroglyphes nous apprennent qu’en la 6e année du règne de Sesostris II (vers 1876 avant J.-C.), le nomarque Knoum-hotep diligenta une mission pour pharaon dans le désert de l’est. L’objectif était de rapporter du khôl (fard pour les yeux). Sur le chemin du retour les hommes de Khnoum-hotep escortèrent un convoi de nomades « asiatiques » (Âamou) venant en Égypte avec leurs familles. Ils apportaient avec eux du bétail et des lingots de cuivre faisant office de monnaie d’échange. Le chef de la caravane de bédouins est présenté comme étant le « heka khase Abish » : le prince du pays des montagnes de Abish (au-dessus du site de Petra en Jordanie). Domaine public pour l’image supérieure, la fresque en l’état aujourd’hui. Pour l’image inférieure, fresque reconstituée © Morphart Creation.

La datation de l’époque égyptienne concernée

En l’absence dans le texte biblique du nom du pharaon concerné, il serait plausible de situer l’arrivée de Joseph en Égypte pendant la Deuxième période intermédiaire (vers 1700/1550 avant J.-C.), période où de nombreux petits royaumes se partagent le territoire égyptien.
Depuis le XXe siècle avant J.-C., les sources constatent l’arrivée d’étrangers, venus du Levant, et installés comme commerçants, artisans, marins… notamment dans la région du delta oriental du Nil. Ces immigrants acquièrent une autorité croissante et commencèrent, à un rythme régulier, à étendre leur pouvoir au-delà d’Avaris (la moderne Tell el-Daba) avant même la fin du XVIIIe siècle avant J.-C.
C’est Manéthon (historien égyptien du IIIe siècle) qui désigna les rois d’Avaris comme Hyksôs (dérivé de deux mots égyptiens Héqaou-Khasout qui signifie « princes des pays étrangers ») reprenant le terme utilisé par les Thébains pour disqualifier leurs adversaires.

Au XVIIe siècle, deux centres de pouvoir émergent, l’un, au sud, autour de Thèbes (aujourd’hui Louqsor), l’autre dans le Delta avec pour capitale Avaris. L’importance des échanges commerciaux d’Avaris avec le Levant, l’Afrique de l’Est et la Méditerranée orientale a suscité une société locale multiculturelle où se côtoient la culture égyptienne et les aspects levantins (tombes, armes, culte de Baal…). Ce royaume du nord s’étendait jusque de l’autre côté du Sinaï, à Charouen (au sud de l’actuelle Gaza), au débouché des routes qui reliaient le pays de Canaan aux régions situées à l’est du Jourdain. Dans ce contexte, la nomination d’un Levantin au poste de vizir apparaît tout à fait vraisemblable.

Un indice matériel figure dans deux versets de la Genèse, qui précisent d’une part que Joseph fut honoré « sur le second des chars de l’État » (Genèse 41, 43), et que le roi d’Égypte permit à Joseph d’aller enterrer son père Jacob en Canaan « avec des chars et des cavaliers » (Genèse 50, 9). L’introduction du char en Égypte remonte précisément au temps des Hyksôs : cet élément fait de la Seconde période intermédiaire une indication possible pour l’entrée en Égypte de la famille de Jacob.

L’absence d’archives égyptiennes mentionnant un vizir nommé Joseph ou plutôt Tsaphnath-Panéach, s’explique par la volonté de la dynastie thébaine qui a vaincu Avaris au milieu du XVIe siècle de faire disparaître toute trace de cette période.
Par propagande, les scribes thébains ont développé l’idée que le roi d’Avaris était un étranger, un « Asiatique », dont les vrais Égyptiens devaient se débarrasser. En réalité, s’emparer d’Avaris correspondait à la nécessité vitale pour Thèbes d’accéder librement à la Méditerranée orientale et au Levant.

Un autre passage de la Genèse contient également des noms et des titres d’origine incontestablement égyptienne : « Pharaon appela Joseph Zaphnath-paneah, et lui donna pour femme Aséneth, fille de Potiphar, prêtre de On » (Genèse 41, 45). Le nom du dignitaire Potiphar peut en effet s’assimiler à l’expression Pa-di-pa-Râ qui signifie « celui qui donne Râ ». Potiphar est en outre présenté comme étant « prêtre de On », une référence probable à la cité égyptienne d’Onou, plus connue sous le nom d’Héliopolis et vouée au culte du soleil (Râ). De même, l’épouse de Joseph s’appelle Aséneth, un prénom qui peut se traduire par « suivante de la déesse Neith ».

Une scène de bataille illustrée en 3d d’un char égyptien avec le pharaon décochant une flèche et son conducteur. © Oliver Denker 1872907897.

Dater l’histoire de Joseph

Les Hyksôs furent finalement chassés d’Égypte par les princes thébains autochtones qui restaurèrent l’indépendance du pays.
De substantielles traces du royaume hyksôs ont été trouvées dans les murs de son ancienne capitale, la cité d’Avaris, aujourd’hui identifiée à l’actuel site archéologique de Tell el-Daba. Implantée sur une branche du Nil dans l’Est du delta, la ville était puissamment protégée par une épaisse muraille. Ses fouilles ont livré, entre plusieurs niveaux d’occupation, une couche de culture typiquement syro-palestinienne, contenant des traces de combats et d’un incendie destructeur : sans doute signent-elles la prise de la ville par les Égyptiens du Sud. De nombreux petits scarabées trouvés sur place portent les noms de plusieurs rois hyksôs, parmi lesquels figurent ceux de Yakub-Her et de Yakob-Aam. La ressemblance évidente entre ces noms et l’anthroponyme Jacob suggère une proximité culturelle ou ethnique, et confirme l’origine sémitique de ces occupants.

Image ci-contre : un sceau du roi sémite d’Avaris, Apophis de la XVe dynastie. © MET.

Il serait risqué de tenter d’être plus précis, et pourtant on doit citer un témoignage peu connu figurant dans un texte de l’Antiquité tardive et attribué au prêtre égyptien Manéthon (IIIe siècle avant J.-C.). Cet auteur qui composa la première histoire de l’Égypte avance un nom pour le souverain qui aurait connu Joseph : ce serait Apopi Ier, ou Apophis, un roi hyksôs de la XVe dynastie qui régna de 1580 à 1540 environ. Le document, connu indirectement par l’historien byzantin Georges le Syncelle, dit ceci :

« Certains disent que ce roi (Apopi) était au début appelé Pharaon, et que dans la quatrième année de son règne Joseph arriva comme esclave en Égypte. Il nomma Joseph seigneur d’Égypte et de tout son royaume, dans la dix-septième année de son gouvernement, ayant appris de lui l’interprétation des rêves et ayant ainsi prouvé sa sagesse divine ».

Image ci-contre : une bataille, illustrée en 3d, de soldats égyptiens. © Oliver Denker 2002509602.

Le peu d’informations dont nous disposons sur ce roi viennent d’un document littéraire, une sorte de poème inscrit sur le papyrus Sallier du British Museum. On y lit que c’est Apopi qui déclencha la guerre fatale contre les Égyptiens du Sud, lors d’une provocation étrange et maladroite : il reprocha aux princes thébains de laisser leurs hippopotames faire du bruit la nuit et l’empêcher de dormir ! Mal lui en prit, car cette guerre fut perdue par son successeur Khamudi et se termina par l’expulsion des Hyksôs hors du territoire égyptien.

Image ci-contre : un hippopotame moulée en faïence, un matériau céramique fait de quartz broyé. Sous la glaçure bleue, le corps était peint de lotus. Ces plantes fluviales représentent les marais dans lesquels vivait l’animal, mais en même temps leurs fleurs symbolisent aussi la régénération et la renaissance car elles se ferment chaque nuit et se rouvrent le matin. Vers 1961–1878 avant J.-C.
Pour les anciens Égyptiens, l’hippopotame était l’un des animaux les plus dangereux de leur monde. Les énormes créatures représentaient un danger pour les petits bateaux de pêche et autres embarcations fluviales. © MET.

Le problème est que Manéthon confond ensuite la guerre d’indépendance égyptienne contre les Hyksôs avec la libération des Hébreux conduits par Moïse, deux évènements très différents et qui rendent de ce fait l’information très incertaine et contestable.

La possibilité que le patriarche Joseph soit entré en Égypte à l’époque des Hyksôs est toujours débattue. D’autres solutions ont été envisagées, notamment une chronologie plus haute situant la vie de Joseph sous le Moyen Empire, peut-être durant la XIIe dynastie (vers 1991-1786 avant J.-C.). Mais l’hypothèse des Hyksôs reste encore la moins floue pour les biblistes conservateurs. À l’opposé, une majorité d’historiens estime aujourd’hui que ce récit est seulement un conte imaginaire ou un texte d’édification religieuse.

La tombe de Aper-El, le vizir au nom sémitique oublié

Un Sémite parvenu au plus haut niveau de l’État
D’après l’article de Alain Zivie, Biblical Archaeology Review 44:4, July/August 2018.

Grâce à la découverte de son hypogée, cet homme apparait dans l’archéologie et l’Histoire comme un personnage éminent de l’Égypte du Nouvel Empire. Il a exercé de hautes responsabilités dans les dernières décennies de la XVIIIe dynastie, sous les règnes d’Amenhotep III et d’Amenhotep IV (Akhenaton), correspondant à la célèbre période Amarna (vers 1391-1353 avant J.-C.).

Image ci-contre : des débris de planches du matériel funéraire mis au jour dans la tombe de Aper-EL. © Revue Biblical Archaeology Review (BAR). Alain Zivie.

Généralement connu sous l’orthographe égyptienne de son nom, ‘Aper-El ou ‘Aperel (mais certainement pas ‘Aper-el, comme on le trouve parfois, car El est le nom d’une divinité et en tant que tel nécessite une majuscule), sa renommée s’étend au-delà du cercle des égyptologues. Cet important notable suscite également l’intérêt des spécialistes du Proche-Orient et de la fin de l’âge du bronze, ainsi que des érudits bibliques et des historiens de la religion, pour deux raisons :
– Premièrement, en raison de son nom sémitique contenant le nom du dieu El, connu également de la Bible ;
– Deuxièmement, en raison de son lien avec le pharaon Akhenaton, trop souvent présenté, à tort, comme le « créateur » du monothéisme.

Le nom ‘Aper-El est écrit en égyptien ‘Aperiar (‘pri3r), iar (i3r) étant une orthographe égyptienne pour ial (i3l). Notons également que le nom peut parfois être raccourci en ‘Aperia (pri3). Nous reconnaissons dans le deuxième élément, i3r / l, la façon égyptienne d’écrire « El », le nom d’un dieu syro-cananéen éminent, qui est devenu plus tard une désignation de Dieu dans la Bible (apparaissant également sous sa forme plurielle, Elohim). Mais dans sa forme singulière, le nom a été utilisé dans d’autres noms bibliques, dont beaucoup sont encore en usage aujourd’hui, comme Daniel, Raphaël, etc.

Image ci-contre : l’un des masques funéraires du sarcophage de ‘Abdiel-El. © Revue Biblical Archaeology Review (BAR). Alain Zivie.

Quant au premier élément, ‘aper (‘pr), même s’il rappelle un verbe égyptien signifiant «équiper», c’est une façon attestée d’écrire un mot non égyptien : le sémitique ‘abed (‘abd, ‘abdou), ou « serviteur ». Par conséquent, le nom de ‘Aper-El (ou ‘Aperel) était en fait prononcé quelque chose comme ‘Abdiel (‘Abdi-El), et cela signifiait « le serviteur du dieu El » (et pas « le serviteur de Dieu »).

Sa tombe
Avec son contenu exceptionnel, sa tombe à Saqqarah est non seulement la principale source de notre connaissance de ‘Abdiel (‘Aper-El), mais surtout la seule connue à ce jour.
Abdiel a été enterré avec sa femme et l’un de ses fils, probablement l’aîné, à Saqqarah, la principale nécropole de Memphis. Sa tombe creusée dans la roche est située presque à l’angle sud-est de la falaise, dans la zone connue sous le nom de Bubasteion.
La tombe avait déjà été sondée par l’archéologue britannique William Flinders Petrie en 1881, qui avait copié certains panneaux visibles dans les parties accessibles de la chapelle (niveau 0).
C’est en 1976 qu’a commencé, avec les travaux de Alain Zivie, la « résurrection » du vizir ‘Aperia (‘Aper-El).

Comme Alain Zivie l’a découvert à partir des inscriptions sur sa tombe et de son matériel funéraire, ‘Abdiel (‘Aper-El) avait plusieurs titres, correspondant à des fonctions très importantes et au plus haut rang à la cour et dans l’État. Le plus utilisé est « chef de la ville, vizir » (mr niwt tj3ty), qui est généralement rendu comme « vizir ». Mais il portait aussi le titre, souvent mentionné juste avant son nom, de « père du dieu » (it ntjr), avec « dieu » désignant le roi égyptien. Ce titre implique une réelle proximité avec le souverain pour qui son porteur était une sorte de conseiller principal et fait référence à un roi que le porteur avait connu enfant et aidé à éduquer. Deux autres hommes éminents, autrefois « généraux du char », portaient le titre de « père du dieu »: Yuya, le beau-père d’Amenhotep III, et Ay, qui est devenu roi après Toutankhamon, mais aucun des deux n’avait été vizir.

Image ci-contre : un des masques funéraires d’un des sarcophages mis au jour dans la tombe de ‘Aper-El. © Revue Biblical Archaeology Review (BAR). Alain Zivie.

Il est à noter que ‘Abdiel (‘Aper-El) est souvent présenté dans la littérature savante comme un « étranger ». Bien sûr, cette affirmation est fondée uniquement sur son nom. Mais un nom non égyptien n’implique pas que l’individu soit un « non-Égyptien ». Il désigne plutôt une origine étrangère, ou l’origine étrangère du père et/ou de la mère de l’individu, ce qui n’est pas la même chose. Dans le cas de notre vizir, nous pouvons dire que tout, dans sa tombe (les noms des membres de sa famille, l’appareil funéraire, les dieux mentionnés, etc.) est égyptien et seulement égyptien.

Mais à ce stade final de la présentation d’Abdiel (‘Aper-El), nous devons mentionner une question qui ne peut être évitée, même si elle est hautement spéculative. Nous nous sentons obliger de la mentionner, en particulier dans ce présent article. Bien que probablement d’origine étrangère, ‘Abdiel a accédé à une grande position sociale et était particulièrement proche du ou des rois d’Égypte. Par conséquent, à l’esprit de tout égyptologue, spécialiste du Proche-Orient ancien, érudit biblique, etc., vient l’histoire de Joseph, fils de Jacob, dans le livre de la Genèse. Ce beau récit montre l’ascension d’un jeune « Oriental » au rang de second derrière le roi d’Égypte. Auparavant, nous connaissions quelques (rares) exemples d’ascensions historiques de ce genre pour illustrer l’histoire de Joseph, mais aucun situant le héros au niveau de vizir, « père du dieu » et d’autres titres élevés. Il ne fait aucun doute que la découverte de ‘Abdiel change la situation. Mais l’analogie a des limites. Nous parlons ici d’illustrer, et non de confirmer ou d’invalider l’histoire de Joseph. Il y a une différence fondamentale entre la nature de la recherche archéologique et historique d’une part, et un récit littéraire avec des implications nationales et religieuses d’autre part. En tant qu’égyptologue et découvreur d’Abdiel, Alain Zivie rappelle aux non-spécialistes, et même à certains spécialistes, d’être extrêmement prudents et d’éviter de confondre ces domaines complètement différents.

Illustrations artistiques de différents modèles de poteries, vases ou céramiques de différentes périodes de l’Égypte antique. © OlgaChernyak 1478511290.

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