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Des découvertes au Proche-Orient éclairent l'histoire biblique

Ci-dessous : Vue générale du plateau de Massada. On distingue, à gauche de l'image, les trois niveaux du palais d'Hérode et à droite la rampe construite par les Romains pour atteindre la forteresse. © Monde de la Bible.

Massada et Rome - le siège -

70-74 après J.-C.

Massada est bien plus qu’un site étonnant aux incroyables aménagements architecturaux hérodiens, c’est l’histoire d’une tragédie rapportée sous forme d’hommage par l’historien Flavius Josèphe. Elle raconte le siège et la chute de la citadelle prise par les armées du légat romain Flavius Silva. C’était le dernier bastion de la résistance juive à l’oppresseur romain après pas moins de sept ans de guerre.

L’histoire du site de Massada est passée à la postérité grâce au succès d’un livre publié dans les années 75/79, la Guerre des Juifs (Pour en savoir plus, Histoire antique et médiévale n° 43, Éditions Faton). Il fut transmis aux lecteurs modernes par la puissante tradition historiographique chrétienne, qui prit son envol dès le IVe siècle. L’auteur de l’ouvrage, Flavius Josèphe, devenu célèbre grâce aux chrétiens, consacra de nombreuses lignes au siège entrepris par l’armée romaine devant la citadelle de Massada. Rome mettait fin de la sorte à une longue guerre de Judée, commencée sous le règne de Néron en 66. En effet, ce ne fut ni la prise de Jérusalem, en août 70, ni le triomphe à Rome de Vespasien, nouvel empereur, avec son fils Titus à l’été 71, qui marquèrent la fin des hostilités en Judée. Il fallut attendre 73, voire 74 selon certains historiens, pour voir tomber la dernière forteresse rebelle. Sa chute, selon l’historien Flavius Josèphe, sonna la fin des combats en Judée. Les troubles allaient se déplacer plus au sud, en Égypte et jusqu’en Cyrénaïque.

  • Pour une chronologie

    Pour faire l’histoire de ce site, immense plateau érigé en plein cœur du désert, dans ces très longues années de guerre, il faut d’abord prendre conscience du fait que l’historien moderne ne dispose que d’une seule et unique source littéraire. C’est donc bâtir tout un récit historique sur le crédit et le sérieux des informations apportées par l’historien officiel de la cour impériale, Flavius Josèphe. Or celui-ci n’est pas sur les lieux au moment du siège, déjà parti apparemment avec la suite privée de Titus pour assister au triomphe à Rome. Des éléments complémentaires au récit de Josèphe sont disponibles sur le site lui-même, devenu mythique. Mais, comme l’histoire, l’archéologie est une science interprétative, et les divers chercheurs qui se sont succédés à Massada ont eu tendance à vouloir faire coller les découvertes au texte de Flavius Josèphe. Texte où rien n’est moins sûr que la recomposition d’une réalité qui nous échappe malgré quelques certitudes. Restent enfin deux documents épigraphiques, retrouvés en Italie, qui donnent des éléments chronologiques sur la carrière du commandant romain alors en charge des opérations militaires.

    À en croire Flavius Josèphe dans la Guerre des Juifs, la citadelle fut occupée dès les premières heures du conflit par un groupe dénommé “les Sicaires”. Tout un programme! Puisque ce nom fait référence à un couteau affûté, à la lame recourbée, le sica, l’arme des assassins. Ils en chassèrent la garnison romaine qui s’y était installée et y restèrent jusqu’à la fin de la guerre. Après l’assassinat de Menahem, leur chef dynastique à Jérusalem, alors en proie aux luttes entre factions pour la prise du pouvoir et la direction de la guerre contre Rome, son frère Éléazar ben Yair, prit le commandement de la forteresse jusqu’à sa fin. À lire Flavius Josèphe, il y eut en effet une véritable volonté de la part des Sicaires de contrôler Jérusalem. Ils y tuèrent le Grand prêtre, brûlèrent différents symboles du pouvoir - des palais royaux et les archives - mais cette tentative de contrôle fut un échec retentissant et à la mort de leur chef, ils durent se replier sur Hérodium, Machéronte et Massada.

    Quelle fut la place de Massada dans le dispositif guerrier juif ? Flavius Josèphe a tendance à la marginaliser, racontant que depuis la mort de Menahem, ce groupe vivait à l’écart des grandes opérations menées contre Rome. Or nombre de monnaies frappées à Jérusalem pendant la guerre y ont été retrouvées, preuve d’un contact direct avec le cœur de la révolte. Par ailleurs, il est difficile de croire que les Sicaires, dont la sédition contre le pouvoir central remontait au moins jusqu’à la période d’Hérode le Grand, aient pu se satisfaire de rester sagement en haut de Massada en attendant les Romains.

    Car finalement les Romains arrivent. Si on en croit le scénario de Flavius Josèphe, ils sont devant le plateau plusieurs années après la chute de Jérusalem à l’été 70. Alors que Vespasien et Titus ont quitté la Judée, le général et nouveau gouverneur de Judée, Lucilius Bassus, vole de victoire en victoire en réduisant les très importantes forteresses voisines, Hérodium puis Machéronte. Mais en plein succès, il décède subitement. Flavius Silva le remplaça et s’attaqua au dernier refuge des rebelles, Massada.

    Les historiens sont démunis pour connaître précisément la longueur du siège qui y fut mené. La seule date donnée par Flavius Josèphe concerne la chute de la cité, un certain 15 Xanthicus, mois grec correspondant au mois juif de Nissan, celui où les Juifs célébraient la Pâque. Mais de quelle année ? Le texte est silencieux ou presque. Il n’est en tout cas pas suffisamment explicite. Il faut remonter plus haut dans la lecture du livre pour voir que la dernière indication d’année est celle de de 73, soit la quatrième année du règne de Vespasien, commençant le 1er juillet 72 et finissant le 30 juin 73. Mais les deux inscriptions retraçant la carrière de Silva, trouvées dans sa ville natale en Italie, montrent que celui-ci était encore préteur au printemps 73 et que, par conséquent, il n’avait pas encore le niveau sénatorial exigé pour être légat et diriger cette armée ! Il n’aurait pu monter son expédition contre Massada aussi vite, d’autant qu’avant sa nomination comme légat - qui demande du temps - il exerçait sa préture en Italie. La polémique sur la chronologie du siège fait donc rage entre les historiens. Et ce n’est pas la découverte de ce courrier trouvé sur le plateau de Massada, envoyé à un certain Iulius Lupus, probablement le préfet d’Égypte depuis février 73, qui est susceptible de calmer les débats.

    Retenons pour l’instant que nous sommes à la fin d’une longue guerre et que comme tout bon conteur, Flavius Josèphe en fait un des moments les plus importants de son récit.

  • Le siège

    L’histoire du siège serait passée aux fameuses trappes de l’histoire si nous n’avions pas eu la longue description de Flavius Josèphe. Certes, subsistent des restes éloquents de travaux romains, la construction de plusieurs camps militaires, l’édification d’un mur d’encerclement et la construction d’une immense rampe d’accès au plateau de Massada. Mais ces restes auraient certainement eu moins de pouvoir évocateur sans le souffle dramatique du texte de Flavius Josèphe, construisant la tragédie autour de cette histoire.

    Les travaux d’encerclement de la forteresse semblent disproportionnés face à la cible. Près de huit camps ont été retrouvés, un long mur fermait les accès extérieurs du site. Les troupes romaines, organisées autour de la légion X Fretensis, celle qui avait participé au siège de Jérusalem, étaient aguerries au travail de siège. C’est cette légion, qui, depuis la chute de Jérusalem, avait été chargée par Rome de poursuivre les rebelles jusque dans leurs places fortes. Trois longues années de guerre à se rendre d’Hérodium à Machéronte, de l’autre côté du lac asphaltique - la mer Morte. Ces troupes sont accompagnées d’une noria de prisonniers juifs chargés des tâches les plus dures. Il semble que l’une d’entre elles, à lire Flavius Josèphe, fut d’acheminer de l’eau et des vivres dans ce véritable désert. Nourriture et boisson qui devaient probablement venir des localités proches d’Ein Gedi à 18 km au nord ou d’Hébron à l’ouest par des routes de montagne difficiles.

    Il semble ainsi que, vu les conditions matérielles extrêmes du siège, le légat Flavius Silva fut contraint de mener une opération militaire d’envergure, nécessitant toutes les forces armées présentes dans la région. Il ne pouvait se permettre de faire durer trop longtemps la présence romaine en bas de la citadelle, extrêmement bien pourvue en eau et en nourriture, comme le prouvent encore les restes archéologiques. Les historiens estiment qu’ils étaient entre 8.000 et 15.000 soldats romains - y compris la main-d’œuvre - dont 5.000 de la légion X Fretensis. Un rapide calcul montre qu’il a fallu près de 16 tonnes de nourriture et 26.000 litres d’eau chaque jour pour faire fonctionner cette armée. C’est ce qui expliquerait la démesure dans la préparation de l’assaut de Massada avec ces huit forts et ce mur d’enceinte. Il fallait agir vite et fort.

    La logistique d’une telle campagne ne pouvait pas tolérer l’amateurisme. Ces troupes étaient entraînées au déplacement et à l’installation dans des sites difficiles. L’intendance était loin d’être négligée. Plusieurs documents exceptionnels ont été retrouvés. Ils lèvent un peu le voile sur l’organisation de l’armée romaine. Une fiche de paie d’un citoyen romain, donc d’un légionnaire - probablement de la X Fretensis - a été retrouvée. Elle montre que sur les 50 deniers touchés, une partie était destinée au paiement de frais divers, de la nourriture, des vêtements et des chaussures. Un document émanant de l’hôpital de campagne a aussi été retrouvé. Le déchiffrement du texte permet de lire la liste des produits nécessaires pour le soin de militaires malades ou blessés. Bref, l’armée qui est en bas de Massada est très bien entraînée, organisée et est prête à aller jusqu’au bout.

    Nous pouvons imaginer, et c’est la thèse du discours de Josèphe, que se trouvait en haut, sur ce plateau, un des principaux ennemis de Rome dans la région. Il semble que la mort de Jean de Gischala et de Shimon bar Giora à Rome ne suffisaient pas à mettre fin à l’espoir des derniers combattants juifs de Judée. Espoir qui devait maintenant cesser depuis que Vespasien et Titus avaient triomphé en juin 71.

    Le mur d’enceinte long de près de quatre kilomètres fut fractionné en autant de portions nécessaires pour sa surveillance. Furent bâtis les huit camps permettant de loger les différentes unités nécessaires au bon déroulement des opérations dont le principal était le quartier général. Rien de très surprenant si nous comparons avec d’autres sièges connus de cette époque. À Jérusalem déjà, mais aussi pendant les campagnes de Trajan contre les Daces quelques années plus tard ou à Alésia, si l’on remonte dans le passé à l’autre bout de l’Empire romain. Ces murs et ces camps empêchaient de faire appel à un quelconque secours. Il s’agissait de couper totalement l’ennemi de l’extérieur. La construction de l’ensemble nécessita pas moins de 40 000 mètres cubes de pierre. D’après les estimations des archéologues, il semblait possible à un homme entraîné de monter un mètre cube par jour. Ainsi avec 8000 hommes, le travail pouvait être achevé en une semaine, si bien sûr les assiégés ne les empêchaient pas dans leur tâche.

    Ce que les historiens comprennent du siège, en recoupant les informations du texte à celles du terrain, est qu’une fois le mur bâti, tout l’effort romain s’est naturellement porté sur le flanc occidental de la forteresse, point le plus bas et donc le plus faible du site. Il fut décidé d’y construire une rampe pour accéder à une corniche située en haut de la pente. La construction de ces rampes d’assaut pour acheminer les engins d’artillerie n’est pas nouvelle dans l’art de la poliorcétique antique. On en repère même à plusieurs reprises lors de la guerre juive grâce au texte de Flavius Josèphe. À Yodfat, à Gamla ou à Jérusalem. Le temps d’exécution de tels dispositifs d’attaque prenait au moins trois semaines.

    Sur cette rampe, retrouvée quasiment intacte aujourd’hui, fut posée une tour recouverte de fer, haute de 30 mètres, à trois étages, l’hélépole, qui permettait de s’approcher très près du mur d’enceinte de la forteresse afin de le démolir. Se trouvant à portée des défenses ennemies, les combattants romains pouvaient tirer de manière très précise avec un feu nourri, protégés qu’ils étaient dans leur tour cuirassée.

    Pourtant, à lire Flavius Josèphe, même cette dernière étape de l’assaut ne se passa pas sans encombre. Les assiégeants, loin d’attendre l’ennemi, paralysés par l’angoisse, construisirent un deuxième mur de terre et de bois. Des traces de ce mur auraient été retrouvées par Ehud Netzer, grand spécialiste des questions architecturales antiques (Pour en savoir plus, Histoire Antique et Médiévale n° 46, Éditions Faton). Ce mur souple, collé à l’enceinte de la forteresse, devenait de plus en plus compact sous l’effet de chaque coup porté par le bélier romain sur le mur extérieur. Flavius Silva y mit le feu par des torches enflammées qui détruisirent la dernière parade des résistants juifs. Les armées de Rome allaient pouvoir s’engouffrer dans la brèche, nous étions à quelques mètres à peine de la porte ouest et surtout du palais ouest, bâti par Hérode le Grand, et à peine transformé par les assiégés en lieu d’habitation.

    Il est difficile de dire comment les assiégés se sont défendus. Quelques pierres en forme de boulet de près de 50 kg ont été retrouvées. Mais à part quelques armes, nous ignorons tout des méthodes utilisées par les Juifs pour retarder la progression romaine. Il est extrêmement délicat pour l’archéologue, sur un site qui fut ensuite occupé comme garnison par les Romains, de faire la différence entre les armes employées par les unités romaines et auxiliaires et celles des assiégés. Pouvons-nous tout de même avoir une idée de qui étaient ces guerriers ? L’archéologie nous a révélé de très intéressants documents.

  • Les défenseurs

    Flavius Josèphe nous dit qu’ils étaient environ mille au moment du siège. Hommes, femmes et enfants. Des noms inscrits en hébreu sur des tessons ont été retrouvés. Ils semblent confirmer, pour certains archéologues, le fameux discours qui y fut tenu et qui validerait le scénario du suicide collectif des assiégés pour éviter la mort de la main des Romains.

    Si leur nombre et leur fin est inconnue, simplement hypothétique, ils ont laissé quelques traces sur le vaste plateau dominant le désert. Les palais hérodiens furent réaménagés sommairement en lieu d’habitation. Les archéologues repèrent ici et là de nouvelles cloisons légères. De plus amples modifications ont réellement changé la destination de certains édifices. C’est le cas de deux bains rituels, miqvé, et d’une probable synagogue identifiée sur le flanc ouest du plateau de Massada. Il s’agit là d’une des plus anciennes synagogues d’Israël, dont le plan ressemble étrangement à d’autres, plus tardives, retrouvées en Galilée. Lieu de rassemblement, d’étude et de prière, elle n’a pas de caractère sacré, ce sont ses occupants qui lui donnent sa dimension singulière.

    Des fragments de textes bibliques ont été retrouvés dans une petite cellule au fond du bâtiment. Il s’agissait de fragments de rouleau du parchemin contenant des passages du Deutéronome (chapitres 33 et 34, i.e. la bénédiction de Moïse aux tribus) et du fameux chapitre 37 d’Ézéchiel parlant de la vision des ossements desséchés. La fosse était probablement la guénizah, espace destiné à garder précieusement les textes sacrés endommagés.

    Beaucoup plus de documents ont été retrouvés dans une bâtisse dénommée la “casemate des rouleaux”, située à peine dix mètres au sud de la synagogue. Certains parchemins ont été retrouvés déchirés, preuve vraisemblable pour les archéologues, que ce furent les Romains qui les mirent dans cet état. Malgré ce traitement, des fragments de Psaumes et d’autres passages bibliques ont cependant survécu aux ravages du temps.

    En outre, les équipes d’archéologues sous la direction de Y. Yadin, stupéfaits, ont découvert des textes que les chercheurs n’avaient trouvé que dans les grottes environnant le site de Qumrân et que les découvreurs avaient très vite qualifié d’esséniens; cette secte est décrite par Pline, Philon d’Alexandrie mais aussi et surtout par Flavius Josèphe dans son livre II de la Guerre des Juifs. Or, les fragments du Livre des Jubilés (retrouvés dans la tannerie à côté du palais ouest) ou du Cantique du jour du Shabbat et de quelques autres petits fragments (apocryphes de la Genèse et de Josué) posent d’immenses questions aux historiens et philologues voyant dans les Esséniens, les auteurs de ces textes parfois très obscurs. En effet, comment expliquer la présence de ces ouvrages sur le plateau de Massada, réputé aux mains des Sicaires et non des Esséniens ?

    Forts de la présence de ces textes très singuliers, beaucoup d’historiens n’hésitèrent plus à dire que les Sicaires de Flavius Josèphe présents à Massada avaient été rejoints par des représentants de la secte essénienne. Peut-être les auraient-ils retrouvés, si on les suit dans leur raisonnement, à la suite de la destruction de leur site principal en 69. Les traces archéologiques retrouvées sur le site de Khirbet Qumrân, à 50 km de là, qui est, selon les théoriciens des Esséniens, le lieu central de la secte, montrent l’installation d’une solide forteresse qui fut anéantie par les Romains. Nous sommes bien loin d’un lieu isolé, peuplé de moines, ne forgeant aucun arme, et s’étant retirés dans le désert. D’autant que les Esséniens sont étrangement absents du conflit lorsque nous lisons la Guerre des Juifs. Flavius Josèphe, sur toute l’histoire de la guerre, ne parle que d’un seul combattant essénien.

    Le récit de Flavius Josèphe sur l’histoire du siège de Massada nullement contredit jusqu’à présent se retrouve subitement vacillant en présence de ces parchemins insolites. C’est dire le malaise des historiens pour tenter de trouver une explication rationnelle à ces découvertes pour le moins exceptionnelles. Elles ont indéniablement relancé le débat sur l’origine des textes, ce qui en fait un des autres intérêts du site de Massada.

    Il n’est plus possible depuis de limiter la compréhension de ces ouvrages - aux finalités et aux thématiques très diverses - à une seule lecture essénienne. La compréhension traditionnelle des écrits esséniens ne coïncide notamment pas avec la découverte ancienne, c’est à dire antique et même médiévale, de diverses collections d’ouvrages dans les grottes autour de Jéricho ou plus récemment, dans les années 60, à Massada. Il semble qu’il faille se rendre à l’évidence de l’existence de véritables et profondes réflexions qui secouèrent le judaïsme à cette époque, qui s’exprimèrent par toutes sortes d’ouvrages qui nous paraissent aujourd’hui échevelés, mais qui n’étaient en réalité que les témoins de questions posées à cette époque en Judée et en diaspora. Et il n’est peut-être pas forcément utile de faire tout retomber sur les frêles épaules esséniennes pour comprendre les vastes débats qui animaient les discussions de l’époque.

    Qui étaient ces hommes et ces femmes en haut du plateau lors de l’assaut final ? Des Sicaires ? Oui, si on reprend le texte de l’historien officiel des combats. Sicaires, qui, faute d’être les acteurs majeurs de ce conflit, sont pourtant la ligne d’horizon de l’ensemble du récit historique de la guerre. Ils sont présent dès l’époque d’Hérode le Grand et sévissent dans les années d’après-guerre à Alexandrie et en Cyrénaïque. Ils sont aussi les ennemis déclarés de Flavius Josèphe, accusé à tort à cause de leur chef, un certain Jonathan de Cyrène, d’avoir comploté contre Rome.

    Des Esséniens ? Cette hypothèse est tout à fait plausible dans l’absolu, mais, on le comprend maintenant, elle ne peut plus vraiment s’expliquer par la présence de ces ouvrages à la paternité contestée.

    Combien étaient-ils ? Un millier ? comme le déclare Flavius Josèphe pourtant absent des combats, mais qui semble s’être inspiré des carnets rédigés pendant la bataille ? Nul ne peut le dire. Des noms ont été retrouvés peints sur des ostraca. Parmi des dizaines de personnages retrouvés, nous lisons “le fils du boulanger”, ben Hanahtom, ou “le chasseur” Tsaiyada ou Onias et un certain Ben Yaïr. Des noms sortis de l’obscurité, après des centaines d’années d’oubli.

    Ce qui semble plus attesté par contre ce sont les séquences du siège, l’installation des troupes romaines, l’encerclement, et l’assaut par le côté ouest du site. La chronologie des combats repose, quant à elle, encore sur de grandes incertitudes.

  • Conclusion

    D’une manière générale, la reconstitution de l’histoire du siège repose presque intégralement sur ce que nous ont légué les copistes médiévaux du texte de Flavius Josèphe. Il nous faut donc rester humble. Nous avons dit les nombreuses limites et lacunes que possède ce texte. Les témoignages archéologiques quant à eux sont à l’évidence trop incomplets pour nous lancer dans une minutieuse reconstitution historique qui serait par trop hasardeuse. Nous arrivons très vite aux limites du récit historique. Par contre, les questionnements suscités par la confrontation entre le texte et les apports archéologiques ont mis en lumière une complexité du contexte historique qui n’est pas sans intérêt pour le chercheur, car finalement l’histoire du siège de Massada est encore à écrire.

    Mais Massada, bien au-delà de ses réalisations architecturales hérodienne grandioses, de son siège spectaculaire et de ses questionnements sur le contexte historique, possède une troisième dimension, la plus forte. C’est sa dimension symbolique. Ce qui fait la force du texte de Flavius Josèphe c’est un incroyable discours. Un Flavius Josèphe enflammé a construit, sous forme d’hommage funèbre, un véritable plaidoyer en faveur de la liberté, d’une liberté qui se trouva dans une mort librement consentie. Cette rhétorique aux accents grecs trouve encore aujourd’hui de profonds échos. Elle transforma définitivement le site en un haut lieu de mémoire, celui du dernier bastion de la résistance juive à l’oppresseur romain.