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Histoire

Archéologie

Des découvertes au Proche-Orient éclairent l'histoire biblique

Statue d’Octave Auguste.

Premier empereur romain.

Musée du Louvre.

© Théo Truschel.

Stèle du Soreg (balustrade).

"Que nul étranger ne pénètre à l'intérieur du tryphactos (balustrade) et de l'enceinte (péribole) qui sont autour du hieron (esplanade du Temple). Celui qui serait pris (y pénétrant, εὶσπορενόμενος sous-entendu) serait cause que la mort s'ensuivrait

(pour lui) ».

Traduction de

Charles Simon Clermont-Ganneau.

Musée archéologique d'Istanbul.

© Oncenawhile.

Hérode le Grand

Le roi judéen Hérode, contemporain d’hommes aussi célèbres que Jules César, Marc Antoine, ou encore Cléopâtre et Octave Auguste, marqua de son empreinte l’histoire de son pays, la Judée, et au-delà de l’Orient méditerranéen. Flavius Josèphe, et d’une certaine manière dans un autre registre, le Nouveau Testament ne sont pas étrangers à la renommée tumultueuse du personnage.

Introduction. Les sources

Notre connaissance historique du personnage d’Hérode le Grand (37 à 4 avant J.-C.) dépend presque uniquement de ce que nous a laissé l’historien juif Flavius Josèphe sur le sujet (Antiquités juives, livres XIV à XVII et la Guerre des Juifs, livre I). Celui-ci reprend, parfois explicitement, des passages entiers de l’œuvre aujourd’hui disparue de Nicolas de Damas, historien officiel attitré de la cour d’Hérode le Grand. Même si Flavius Josèphe corrige ça et là des passages manifestement de complaisance, il semble s’être inspiré fidèlement du discours de l’historien contemporain des faits, complété parfois par des ajouts ou des compléments d’autres auteurs antiques comme Strabon. Toutefois, malgré la mise en scène, la figure d’Hérode est dépeinte d’une façon extrêmement sombre. Le discours est accablant sur la violence de l’homme, même si à plusieurs reprises, le texte tente de le réhabiliter en décrivant une aide ponctuelle aux populations du royaume frappées par la famine, ou encore par sa politique évergétique glorieuse, en particulier avec la reconstruction du Temple de Jérusalem.

  • Le rôle de Rome dans l’émergence de la famille hérodienne en Judée.

    L’histoire de l’ascension de la famille d’Hérode en Judée est d’abord celle de la progression de la conquête de Rome dans la région. Pour comprendre les raisons qui poussèrent Jules César en - 47 à nommer Antipater, le père d’Hérode, comme procurateur de Judée, puis en - 40 Marc Antoine et Octave à choisir Hérode comme roi de Judée, il faut revenir plus de 20 ans en arrière. Il s’agit précisément de cette époque où les destinées de Jérusalem dépendirent subitement des convoitises et des injonctions de Rome.

    Le changement géopolitique majeur de toute la région se produisit avec l’arrivée de Pompée en Orient dans la décennie - 60. En - 63, lorsque Pompée arriva en conquérant à Damas, il fut appelé comme arbitre par Hyrcan II et Antigone, les deux frères juifs, qui se disputaient le pouvoir plus au sud dans les restes de l’empire hasmonéen. C’est sur cette rivalité entre les deux branches de la famille hasmonéenne que se fit l’ascension de la famille d’Hérode. Voyons cela dans le détail. Pompée intervint en personne dans le conflit familial. Il prit Jérusalem et tout le territoire hasmonéen tomba entre ses mains. Des deux prétendants au trône, il choisit le frère aîné, Hyrcan II, et le nomma comme grand prêtre à Jérusalem mais en le dépouillant du titre royal. Le territoire fut sévèrement amputé et réorganisé administrativement par Gabinius, le nouveau gouverneur romain de toute la région englobant la Syrie.

    D’après la tradition conservée dans l’œuvre de Flavius Josèphe, le nouvel homme fort du temps, qui œuvra dans l’ombre d’Hyrcan II, était Antipater. Père d’Hérode le Grand, il était fortuné et possédait un réseau régional d’influence étendu. À la faveur des luttes intestines qui secouèrent Rome et son Empire, entre Pompée et César, puis Antoine et Octave Auguste, la famille d’Antipater et son vaste réseau oriental se révéla vite un auxiliaire indispensable des prétendants romains pour la stabilité de la région. La famille d’Antipater était issue d’Idumée, région au sud de la Judée, qui venait juste de sortir du paganisme pour être judaïsée par les Hasmonéens. Antipater s’était marié avec Cypros, une princesse arabe, originaire du royaume voisin nabatéen. Il était donc fortement lié à la famille royale de Pétra. Elle était à cette époque puissamment riche, puisqu’elle contrôlait le commerce caravanier venant des mythiques terres du sud.

  • Hérode, un royaume à conquérir.

    20 ans après l’arrivée triomphale de Pompée à Jérusalem, Antipater était assassiné (en -43) et la Judée connut de profonds troubles. Les Parthes vinrent comme une vague déferlante prendre les possessions romaines dans la province de Syrie et de Judée. L’assassinat d’Antipater, l’homme fort de Judée, ne fit en réalité qu’exacerber le conflit pour le contrôle du pays entre les prétendants hasmonéens de la branche d’Antigone et Hérode, fils d’Antipater. Cependant les textes insistent pour montrer l’intelligence politique d’Hérode dans le maintien et le renforcement des liens avec Rome. En effet de cette lutte ouverte, dont nous suivons les détails dans les Antiquités Juives livre XIV, une étape majeure fut franchie en - 40, lorsqu’Hérode fut nommé roi de Judée par le Sénat romain avec l’accord des triumvirs. Il devenait le champion de Rome dans la région pour résoudre le problème de l’incursion parthe. Il dût en effet constituer seul une armée pour combattre Mattathias-Antigone, un des derniers rejetons de la dynastie hasmonéenne et représentant des Parthes, installé à Jérusalem.

    Hérode connaissait déjà l’expérience du pouvoir puisqu’à l’époque où son père avait été fait responsable politique de la Judée - sous Jules César - il avait eu la charge de la Galilée. Flavius Josèphe rapporte d’ailleurs qu’il avait très vite mis fin au brigandage endémique dans cette région, ce qui lui avait valu la reconnaissance des habitants. Mais en -40, il s’agissait d’une autre paire de manches... Il lui fallu près de trois ans pour prendre possession de son royaume avec l’aide - certes tardive - de deux légions romaines. Au printemps - 37, Jérusalem tombait sous le coup des armées d’Hérode. La vieille dynastie hasmonéenne, qui était née dans la lutte sanglante qui opposa la Judée aux Séleucides 130 ans en arrière, disparut subitement du devant de la scène politique avec la défaite d’Antigone et de son parti, puis sa mort quelques mois plus tard.

    Une nouvelle page s’ouvrait, celle d’une Judée confiée à Hérode par les maîtres de Rome. Quant à la recherche de légitimité du nouveau pouvoir aux yeux de peuple juif, elle devait passer par l’alliance familiale avec l’autre branche hasmonéenne, celle d’Hyrcan II. Hérode décida de se marier, en plein siège de Jérusalem, avec Mariamne, petite-fille d’Hyrcan II. Elle allait lui donner des enfants, mais finirait assassinée comme la plupart des membres de sa famille.

  • Hérode, le roi.

    Flavius Josèphe insiste alors sur la précarité de son règne. Dans son début de règne, il eut à s’imposer continuellement sur trois fronts. A l’intérieur, ce fut avec les derniers membres de la nombreuse famille hasmonéenne, de race royale, qui n’acceptèrent jamais sa légitimité. Les derniers Hasmonéens ne jouaient plus de rôle politique, mais contestaient celui d’Hérode. L’origine iduméenne du nouveau roi, de souche juive récente, est un aspect majeur de la quête identitaire qu’il poursuivit toute sa vie. À l’extérieur, ce fut avec les visées expansionistes de Cléopâtre et de Marc Antoine, et la participation intermittente de la royauté nabatéenne dans les affaires intérieures judéennes. Enfin, Hérode eut à s’assurer de la bienveillance des dirigeants de Rome par l’achat de sa place de roi en espèces sonnantes et trébuchantes. Celles-ci, d’après le récit de Flavius Josèphe, eurent l’air de faire beaucoup pour gagner l’estime de Marc Antoine à son égard. Il y avait certes des intérêts stratégiques communs, une histoire commune avec Antipater et Jules César, mais l’argent, et donc la stabilité du régime en place, avait toutes les vertus réunies pour s’assurer du soutien romain.

    Hérode, qui faillit perdre la vie plusieurs fois au cours de sa longue existence, batailla de façon acharnée et continuelle contre toutes ces menaces. Elles le rendirent suspicieux de façon véritablement maladive. À lire les textes qui sont extraordinairement détaillés pour la vie d’un dirigeant à cette époque, le cas du roi Hérode relevait manifestement de la psychiatrie. Par ailleurs, pour renforcer le côté obscur du personnage, Flavius Josèphe insista pour dire qu’il ne se maintint au pouvoir qu’au prix de renoncements et de meurtres à répétition, qui frappèrent d’abord sa propre famille. Il passa sa vie à construire sa royauté au détriment de toute autre considération. D’autres personnages, comme Hyrcan II, sont présentés dans le cadre de cette mise en scène folle et macabre comme des pendants de modestie et de dignité. Tout l’inverse de la conduite d’Hérode le Grand.

  • De Jérusalem à Actium (37 à 30 avant J.-C.). Les débuts de la royauté.

    Les forces exercées dans la région sous le règne oriental de Marc Antoine, amant de Cléopâtre furent autant de menaces réelles pour les fondements bien fragiles de la nouvelle royauté juive. Si à l’intérieur du royaume, Hérode eut à lutter contre les prétentions de sa belle-mère soutenue par Cléopâtre une pression bien plus forte pesait aux frontières du royaume. La si belle et si célèbre reine égyptienne Cléopâtre en personne convoitait les richesses et la position stratégique du royaume juif. Et, bien que très adroit dans ses relations de fidélité avec Marc Antoine, Hérode eut à céder quelques portions de son territoire aux appétits insatiables de la reine. Il s’agissait principalement de la région de Jéricho et d’Ein-Gedi, célèbre dans tout l’Orient pour sa production d’essences rares. De surcroît, Hérode se trouva engagé, par les injonctions du triumvir romain, dans une guerre avec les arabes nabatéens, ce qui faillit le perdre. Il se trouva en effet en grande difficulté au début des hostilités en - 32/- 31. Cette guerre se déroula précisément pendant la phase finale de la lutte sans merci entre Marc Antoine et Octave. De la sorte, il n’eut pas à combattre aux côtés de Marc Antoine contre Octave. Les circonstances qui l’éloignèrent de ce front sauvèrent d’une certaine manière son avenir de roi.  En effet, en - 30 à Actium, Octave remporta une victoire écrasante contre Marc Antoine, qui s’enfuit en Égypte pour y mourir. Hérode, à qui Marc Antoine avait confié la responsabilité des territoires pris par Cléopâtre sur les Nabatéens, avait rempli difficilement sa mission et vaincu le roi de Pétra, Malchus. Mais son protecteur, Marc Antoine, n’était plus rien. Pire, son nom était devenu une menace pour la pérennité du règne d'Hérode. Il fallait trouver le moyen de se rallier à Octave Auguste. La géopolitique de la région basculait soudainement avec les conséquences de cette bataille.

  • Hérode, l’allié d’Octave Auguste.

    La défaite de Marc Antoine à Actium (- 30) marqua un nouveau tournant pour le règne d’Hérode et plus largement pour la scène orientale. Hérode, qui alla se soumettre au nouveau chef romain à Rhodes, avec grande crainte pour sa vie, se vit non seulement confirmer sa royauté, mais aussi confier un royaume aux limites élargies. La tradition littéraire rapporte qu’Octave Auguste voyait d’un œil favorable le maintien et même le renforcement du pouvoir d’Hérode sur la région. Le roi juif retrouva ainsi les territoires donnés un temps à Cléopâtre. À ceux-ci furent ajoutés la plaine côtière de Judée. Cléopâtre s’étant suicidée avec Antoine, toute menace et toute pression venant du front égyptien disparut. Quelques mois plus tard, lors d’un passage d’Octave dans la région, Hérode reçut encore du monarque romain quelques villes au-delà du Jourdain ainsi que plusieurs cités côtières, ce qui lui permit d’ouvrir plus largement le pays sur sa façade maritime. L’extension territoriale du royaume juif connut deux autres importantes étapes,  avec en -23 avec l’adjonction de la Trachonitide, le Basan et l’Auranitide. Puis en -20, Hérode se vit confier les territoires de Zenodoros, dans la vallée de Huleh, aux sources du Jourdain (Panias et Ulatha). Dix ans après Actium, Hérode dirigeait un royaume aux dimensions exceptionnelles dans l’histoire de la Judée. Il faut revenir à la belle époque hasmonéenne pour retrouver quasiment une telle superficie.

    De la sorte, Hérode était considéré comme un des monarques les plus importants d’Orient, et les auteurs étrangers l’appelaient le “Grand”. Rome lui avait confié toute latitude pour les affaires internes du royaume, c’est à dire les aspects administratifs, judiciaires, financiers et enfin la gestion de sa propre armée. Pour ce faire, il mit en place de nouvelles institutions d’influence hellénistique et continua à contenir et limiter le rôle du Sanhédrin. À la manière des princes hellénistiques, il s’entoura d’une Cour avec “les amis du roi”, dans laquelle se trouvait le conseil du Prince. De la sorte, ce fut un abandon par Hérode de la tradition juive au profit d’un schéma de pensée et de société dominant dans la région, le modèle grec. C’est une des thématiques de la présentation du règne d’Hérode. Dans le même ordre d’idée, le pouvoir ne devait pas sortir de la nouvelle famille royale. Octave lui avait accordé le privilège de nommer son successeur, avec une validation du choix par Rome. La dynastie hérodienne allait régner sur la Judée par la volonté des empereurs romains pendant trois générations.

  • Hérode et sa famille. Une tragédie.

    Au moment précisément où Rome reconnaissait la légitimité du pouvoir d’Hérode sur la région en supprimant la menace égyptienne, sur la scène intérieure le roi judéen connut d’immenses épreuves familiales. Ces tracas familiaux trouvèrent leur paroxysme dans le meurtre d’Hyrcan II puis de Mariamne, sa femme, soupçonnée de l’avoir trompée. Avec un effet presque théâtral, la jalousie aveugle et maladive du roi de Judée fut rendue encore plus abjecte par l’attitude extrêmement digne de sa femme face à sa condamnation à mort et face aux calomnies et aux trahisons de toute sorte - même de sa propre mère. La mise en scène est terrifiante et inspira plus tard le théâtre classique par son côté tragique. Les textes montrent que sa mort fut un évènement qu’Hérode regretta profondément et qui sembla le hanter jusqu’à en tomber malade.

    Cet épisode tragique de la vie tumultueuse d’Hérode, suivi du meurtre de la mère de Mariamne, puis de son beau-frère, l’homme fort du moment en Idumée, ouvre un nouveau volet de l’histoire du roi. En effet, les meurtres en série, à quelques mois d’intervalles, d’Hyrcan II, de sa femme, de sa belle-mère et de son beau-frère débouche en fait sur la disparition de tout rejeton mâle des diverses branches hasmonéennes. La peur du complot est semble-t-il la cause première de ces assassinats. Mais y est mêlée intrinséquement la crainte d’une contestation interne de la légitimité de son pouvoir. Les textes font s’interroger le personnage à travers tout ses actes sur son origine et son identité. Il ne fut finalement que le candidat heureux de Rome dans la région. Cependant les élites du royaume -du moins c’est ce que montrent les textes- ne semblent pas l’avoir reconnu comme tel, préférant -et de loin- les descendants hasmonéens.

    Hérode fut marié avec dix femmes, dont les noms de huit d’entre elles sont rapportés. De ces unions il eut quinze garçons et filles. La dimension de la famille ne fut pas propice à l’établissement d’un climat serein. Flavius Josèphe attire l’attention du lecteur sur deux de ses fils. Il s’agit de ceux qu’il eut avec Mariamne, de race royale, qui sitôt revenus de Rome où ils furent éduqués, contestèrent le pouvoir de leur père en l’accusant du meurtre de leur mère innocente. Ils finirent devant un tribunal qui les condamna à la peine capitale. Ce qui fit dire à Octave Auguste qu’il valait mieux être le porc d’Hérode que son fils ! Quelle image !

    La fin du règne fut rendue chaotique par la lutte entre tous les prétendants au trône. Hérode fit même faire plusieurs testaments. A sa mort en - 4, il laissait le pouvoir à Archelaüs, Hérode Antipas et Philippe, trois de ses petits-enfants. Mais Octave Auguste, qui avait le pouvoir de casser les dernières volontés du roi défunt, reconnut uniquement Archelaüs comme ethnarque et Hérode Antipas et Philippe comme tétrarques. L’histoire du démantèlement du royaume par Rome ne faisait que commencer. Hérode ne sut pas préparer sa succession, craignant jusqu’au bout un coup d’État qui viendrait de sa propre famille.

    Hérode laissa cependant un royaume bien administré, forgé par une main de fer. Il s’agissait d’un État policier qui, tout en poursuivant les purges de certains milieux hostiles, sut faire rentrer les impôts dans les caisses du Trésor. Hérode sut s’emparer des biens de tous ses ennemis accroissant démesurément sa fortune personnelle et put de la sorte s’acheter plusieurs fois sa place de roi auprès de Rome. Le royaume put aussi être remodelé architecturalement par la fondation de villes nouvelles et l’édification de bâtiments typiquement gréco-romains. Hérode marqua son empreinte dans le paysage de toute la région et au-delà par une politique évergétique qui l’entraîna jusqu’en Grèce.