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Archéologie

Des découvertes au Proche-Orient éclairent l'histoire biblique

Ci-dessus : une vue artistique de la porte d'Ishtar (en arrière-plan) et de la Voie Processionnelle.
© akg-images/ Balage Balogh/ archaeologyillustrated.com

Uniquement la première porte

d'entrée a été reconstituée à Berlin.

Ci-dessus : une maquette de la porte d'Ishtar et
de la Voie Processionnelle longue de 250 m

et large de 20 à 24 m. © Musée de Berlin.

Ci-dessus : fouilles archéologiques sur le site antique de Babylone par R. Koldewey entre 1899 et 1917. Domaine public.

Ci-contre : de nombreuses années

ont été nécessaires pour

reconstituer la porte d'Ishtar à Berlin.

Domaine public.

Ci-contre : R. Koldewey vers 1900.

Domaine public.

Ci-dessus, de gauche à droite : le mushkushu, le taureau représentant le dieu Adad.

Une maquette de la

ziggourat Etemenanki.

© Théo Truschel.

Ci-dessous : un des 120 lions (symboles d'Ishtar) représentés

le long de la Voie Processionnelle

© Théo Truschel.

La porte d'Ishtar

et la Voie Processionnelle

L’imposante porte d’Ishtar est l’un des rares vestiges qui nous soit parvenu de la brillante civilisation de la cité antique de Babylone, «la ville aux 100 portes de bronze et aux 250 tours».

Érigée vers 575 av. J.-C. sur ordre du monarque néobabylonien Nabuchodonosor II (le Nebucadnetsar de la Bible), la partie extérieure de la double porte d’Ishtar a été entièrement reconstituée au Pergamon Museum de Berlin et exposée à l’admiration du public pour la première fois en 1930.

Contexte historique

Nabuchodonosor II vient d’écraser les Égyptiens menés par le pharaon Néchao II à la bataille de Karkemish (sur le Moyen Euphrate, à la frontière entre Turquie et Syrie actuelles) et les refoule jusqu'au Sinaï, en Égypte (2 Rois 24,7). Apprenant le décès de son père Nabopolassar (625-605 av. J.-C.), fondateur de l’Empire néobabylonien, il laisse ses généraux terminer la soumission des contrées traversées et se hâte de regagner Babylone (aujourd’hui Tell Babit à près de 90 kms de Bagdad) où il accède à la royauté en 605/604 av. J.-C., ralliant à lui toutes les métropoles babyloniennes (Contre Apion, 1.19).

Nabuchodonosor II (605-562 av. J.-C.) poursuit la politique qui consiste à déporter les vaincus en diverses régions de l’Empire et mène de nombreuses campagnes dans le Croissant fertile en «pacifiant» durement les populations. C’est ainsi que Jérusalem est prise et son Temple (le Temple édifié par Salomon) détruit en 597 av. J.-C.

Selon l’historien-prêtre Bérose (IIIe siècle av. J.-C.), Nabuchodonosor II, au cours de son règne, entreprend d’importants ouvrages en Babylonie et dans la province d’Élam, avec une main d’œuvre puisée dans les territoires conquis. Il réalise la double grande muraille avec ses huit portes dont la porte d’Ishtar et sa Voie Processionnelle, divers palais dont le plus important et le plus élaboré, le Palais Sud. Il nous reste de ce palais la façade de la salle du trône avec sa décoration en brique émaillée polychrome figurant des lions, des arbres sacrés et des frises géométriques (exposée au Pergamon Museum). Cette salle a été le cadre d’évènements historiques exceptionnels comme la scène dans laquelle, selon les Écritures, une «main inconnue» écrivit sur une paroi des mots annonçant la fin du règne du roi Belschatsar, fils de Nabonide (Daniel 5). C’est aussi dans cette salle que fut exposée la dépouille d’Alexandre le Grand pour un dernier hommage (323 av. J.-C).

Nabuchodonosor poursuit la restauration et l’embellissement de la ziggourat Etemenanki (la maison-fondement du ciel et de la terre) dont le souvenir a traversé l’Histoire grâce à la Bible (la Tour de Babel qui était censée « toucher le ciel », Genèse 11). Il restaure le temple de Nébo à Borsippa et beaucoup d’autres sanctuaires. Le géographe grec Strabon (Ier siècle de notre ère) rapporte aussi qu’il fit élever de mythiques Jardins Suspendus, l’une des Sept Merveilles du Monde antique (Géographie XVI 1.51), pour rappeler les collines verdoyantes de Médie à la reine Amyitis, fille du roi Cyaxare, qui en était originaire.

Après un règne exceptionnel de 43 ans Nabuchodonosor II décède. La Babylonie commence à décliner.

  • La porte d’Ishtar

    L’enceinte de la cité intérieure est percée de huit portes (George 1992:15) qui sont inventoriées dans la cinquième tablette de Tintir = Babylone lignes 49-56. Un nom de «cérémonie» est attribué à chacune de ces portes et garantit à la ville la protection divine. De chacune des portes partent les voies processionnelles des divinités les plus importantes.

    L’un des monuments les plus caractéristiques subsistant de Babylone est l’une de ces huit grandes portes d’accès, située au nord de la cité : la porte d’Ishtar.

    Il s’agit d’une imposante structure, en briques décorées de rangées de figurations des animaux emblématiques des divinités. Placés comme des sentinelles, ils sont censés intimider et refouler les esprits maléfiques et protéger la cité et ses habitants.

    Cette porte, érigée vers 575 av J.-C., est dédiée à la déesse éponyme Ishtar, déesse de l’amour physique et de la guerre. Elle apparait comme le symbole même de Babylone. Son nom de «cérémonie» est ishtar Sakipat Tebisha ou «Ishtar est victorieuse de ses ennemis». La porte d’Ishtar est bâtie sur le principe de la double porte, c'est-à-dire prise entre un mur extérieur et un mur intérieur. Bien que les fouilles n’aient pas permis de retrouver les vantaux des portes, des textes anciens, comme la tablette de commémoration, les décrivent comme étant réalisés en bois de cèdre avec des bandeaux de bronze.

     - La première porte (extérieure) fait environ 48 m. de long sur 15 à 18 m de haut, flanquée de deux tours de part et d’autre du passage. C’est celle exposée au Pergamon Museum de Berlin.

     - La deuxième porte (intérieure) est la plus grande. Elle est insérée dans le rempart intérieur et dotée elle aussi de deux tours. Entre les deux tours se trouve une cour ouverte. Les contraintes de la structure du Pergamon Museum n’ont pas permis de reconstituer cette deuxième porte (voir plan).

    Les archéologues estiment qu’il y eu différentes phases de constructions qui ont chaque fois modifié son décor :

     - La première phase est caractérisée par un décor émaillé et la dernière phase par des bas reliefs en brique émaillée et colorée. Sur les murs des portes, on trouve des rangées de taureaux et de «dragons-serpents» (mushkushu). Le taureau symbolise le dieu Adad (dieu de l’Orage ou du Temps). Le lion, symbole d’Ishtar, n’est pas présent sur les murs de cette entrée. À proximité de la porte on peut également noter la présence d’une inscription (partiellement restaurée) de Nabuchodonosor rapportant les détails de sa construction (extrait) :

    … j’ai (Nabuchodonosor) jeté les bases de la porte vers le niveau des eaux souterraines et les ai construites en pierre bleue…sur les murs de la chambre intérieure de la porte se trouvent des taureaux et des dragons, que j’ai magnifiquement ornés avec un éclat de luxe pour tous les hommes…dans la crainte…

    Les entrées de la cité intérieure témoignent de cette recherche du grandiose qui trouve une magnifique expression dans la porte monumentale d’Ishtar.

  • Le mushkushu

    Sur les murs de la porte d’Ishtar est reproduit, en alternance avec le taureau, un étrange animal. Cet animal fantastique, l’archéologue R. Koldewey l’identifie à un sirrush (dragon, mot dérivé de l’akkadien, le mot mushkushu en est la transcription moderne). Il le décrit de la manière suivante :

    … un corps mince recouvert d’écailles, une longue et mince queue recouverte d’écailles et un long cou recouvert d’écailles surmonté d’une tête de serpent. De la bouche sort une longue langue fourchue…

    Ce « dragon-serpent » représente une créature hybride, dotée d’une queue et d’un corps de serpent avec les pattes arrière en serres d’aigle ou de griffes, les pattes avant sont semblables à celles d’un lion. La tête de serpent du dragon (mushkushu) est une représentation du dieu Mardouk.

    Certains historiens établissent un lien avec l’animal mystérieux mentionné dans le Livre de Bel et le Dragon (livre apocryphe de la Bible). Cet ouvrage nous rapporte que le temple babylonien de Bel (autre nom pour désigner Mardouk) est gardé par un «dragon». Nabuchodonosor propose au prophète hébreu de Yahvé, Daniel, d’être confronté à cette «divinité» qu’il tue finalement.

    D’autres historiens estiment aussi que la Bible se réfère au mushkushu dans le chapitre 40 aux versets 15-19 du livre de Job. L’animal traduit dans certaines versions bibliques comme un hippopotame serait plutôt un mushkushu :

     Voici [l'hippopotame], à qui j'ai donné la vie comme à toi ! Il mange de l'herbe comme le bœuf.

    Le voici ! Sa force est dans ses reins, et sa vigueur dans les muscles de son ventre ; il plie sa queue aussi ferme qu'un cèdre ; Les nerfs de ses cuisses sont entrelacés ; ses os sont des tubes d'airain, ses membres sont comme des barres de fer…dans le cadre du lotus, il se trouve caché dans les roseaux du marais…

    Certains cryptozoologistes (ils étudient des animaux dont l’existence est sujette à caution) comme Roy P. Mackal, Willy Ley, Bernard Heuvelmans, proposent encore une autre théorie : le mushkushu serait un animal entraperçu ou capturé dans l’Antiquité par des Néobabyloniens sur les rives du fleuve Congo en Afrique équatorial. Le mokélé-mbembé (littéralement Celui qui peut arrêter le flot de la rivière) est le nom local donné aujourd’hui à cet animal se rapprochant étonnamment d'un dinosaure sauropode de 13 mètres environ. Sa présence est signalée à maintes reprises par les habitants des lacs et des marais proche de la Likouala et notamment dans le lac Télé (République du Congo). Selon les indigènes, il se nourrit principalement des fruits d'une plante locale, le Malombo. Il serait donc herbivore, mais certains témoins affirment qu'il tue aussi des hommes et des hippopotames probablement pour défendre son territoire. Son existence actuelle n'est pas avérée, malgré plusieurs expéditions toutes récentes (entre 1902 et 2002), divers témoignages recueillis sur place et un dessin relativement précis tracé par plusieurs témoins.

    Toutefois on estime aujourd’hui que la représentation du mushkushu sur les murs de la porte d’Ishtar serait plutôt symbolique. Cet animal fantastique apparait comme une synthèse de différentes divinités dans la mythologie très complexe de l’histoire de la Mésopotamie.

  • La Voie Processionnelle

    La Voie Processionnelle emprunte la porte d’Ishtar. On peut suivre son tracé sur une longueur de 800 mètres environ. C’est le long de cette rue que l’on porte en procession les effigies des dieux au cours de la Fête du Nouvel An. Cette Voie est désignée sous le nom Aj-ibur-shapû, ce qui est traduit de différentes façons : «l’ennemi invisible ne devrait pas exister» (Marzahn 1994b:14), «Que les arrogants ne prospèrent pas» (George 1992 :67l.64), «Que l’adversaire obstiné ne reste pas en bonne santé» (GAD) S/l 492).

    Cet accès monumental à la cité intérieure a été construit en trois étapes par Nabuchodonosor. Les fouilles ont permis de dégager différents niveaux de chaussées et divers portails et tours, ainsi que des briques émaillées ou non, décorées de dragons et de taureaux. Dans la troisième et dernière étape de la construction, l’accès à la ville se fait par une magnifique avenue de 250 mètres de long, flanquée de murs de sept mètres d’épaisseur, avec trois séries de bastions. Ces murs, surmontés de créneaux semblables à ceux que l’on peut voir sur des plaques d’or d’un collier exhumé d’une tombe à Babylone, sont coupés par intervalles par des tours construites légèrement en saillie. Ils sont décorés de frises de briques en relief et émaillées de couleurs vives (bleu, jaune, blanc, et rouge), figurant 120 lions, l’emblème d’Ishtar. En s’approchant de la Porte, on atteint une hauteur de 12 à 14 m par rapport au niveau initial du sol en gravissant une rampe de 20 à 24 mètres de large. L’assise de la chaussée est faite d’argile, sable et moellons. Par-dessus cette couche se trouve un sous pavage en briques prises dans de l’asphalte, lequel sert de fondation au dallage en pierre. Les vestiges de la chaussée suggèrent qu’à l’instar de nos rues actuelles la Voie Processionnelle est divisée en une voie centrale réservée à la circulation et, situés de chaque côté, des trottoirs pour les piétons.

    La Voie Processionnelle se poursuit au-delà de la Porte d’Ishtar, en suivant le mur oriental du Palais Sud, jusqu’à l’Etemenanki qu’elle contourne vers l’ouest pour enjamber l’Euphrate par un pont. En longeant le Palais, la chaussée redescend pour atteindre le niveau de la ville.

    Le parallélisme des allées, la parfaite symétrie de l’organisation architecturale donnent un caractère solennel qui contraste avec les précédentes réalisations assyriennes.

  • L'historique des fouilles

    Les ruines de l’antique Babylone avaient déjà été visitées à plusieurs reprises à l’époque médiévale, notamment par les voyageurs Benjamin de Tudèle et Petahia de Ratisbonne. Benjamin est le premier à reconnaitre les vestiges de la ziggourat. En 1787, l’abbé de Beauchamp examine plusieurs objets anciens exhumés du site. En 1811, C. J. Rich, le résident britannique de la Est India Company, commence à explorer les ruines de Babylone. Non seulement il décrit le site, jusqu’alors mythique, à l’aide de dessins de Bellino de Tübingen dans Narrative of a journey to the Site of Babylone (Récit d’un voyage sur le site de Babylone, Londres 1839), mais il en rapporte quelques inscriptions, des tablettes et des sceaux. Il les vend au British Museum et au professeur G. F. Grotefend qui travaille au déchiffrement de l’écriture cunéiforme. Des explorations superficielles sont réalisées par A. H. Layard en 1850 (qui se consacre ensuite aux fouilles du palais de Sennachérib sur le site de Ninive) et par F. Fresnel et J. Oppert en 1852. Ces deux derniers réalisent un premier plan détaillé de la cité. On peut citer W. Budge pour le compte du British Museum en 1887 et des fouilles au caractère très peu scientifique entreprises par H. Rassam au cours des années 1870 et 1880. Au cours des années 1970, un groupe de chercheurs allemands s’est également brièvement intéressé au site de Babylone et une équipe de l’Université de Turin a sondé différents secteurs de la ville au cours des années 1970 et 1980.

    D’autres travaux, interrompus par la guerre, ont été entrepris par la Direction des Antiquités irakiennes à partir de 1958, mais il s’agit davantage d’un programme de reconstruction. Une reproduction plus petite de la porte d’Ishtar a été érigée en Irak sous Saddam Hussein pour servir d’entrée à un musée qui n’a jamais été construit. Ce modèle réduit a subi des dommages causés par la guerre.